MUSIC FOR THE YOUNGSTERS

Le premier souvenir fut celui d’un mange-disque rouge. On l’a tous eu. Des livres-disques de Chantal Goya. De Pierre Perret « vaisselle cassée, c’est la fessée ; vaisselle foutue pan pan cucul » et l’histoire d’un lion aux yeux mauves.
Du mange-disque qui tourne en boucle. De la collection de petits livres Disney qu’on recevait par La Poste et qu’on pouvait commander en 4ème de couverture de Télé7Jours, avec leur petit format et leur couverture en dur aux couleurs douces.
Des gros livres que je recevais par les amis de passage de mes parents et qui savaient que j’aimais regarder les beaux livres. Surtout ceux sur la préhistoire ou Disney ou les contes du monde entier.
Du petit lit pour enfant dans ma chambre dans lequel je ne voulais pas dormir. C’était mieux avec maman. Et si mon père voulait dormir dans mon petit lit, c’était bien. S’il ne voulait pas, c’était bien aussi mais tant pis pour lui.
De la grande girafe Sophie qui faisait "squick" quand on la pressait sauf si je la mettais dans le bain. Elle refusait de squicker dans le bain, la drôlesse. Du petit chien en peluche qui marchait tout seul. De ma poupée en mousse qui me suivait partout.

Et après le mange-disque, la chaîne Hifi dans le salon. Celle qui servait en journée pour ma mère et moi à brailler de concert sur L’Enfant Et L’Oiseau de Marie Myriam, sur Mireille Mathieu qui nous donnait mille colombes et Nana Mouskouri qui chantait Liberté. Et Julio ! Julio qui nous disait que nous les femmes, nous étions son drame. Ça, ça me plongeait dans des abîmes de perplexité mais c’était pas grave, je chantais aussi parce que vu comme ça ravissait ma mère, ça ne pouvait être qu’une chouette chanson.

Et bien sûr, il y avait Joe Dassin. La vedette au costume blanc qui sifflait sur la colline et mangeait des petits pains au chocolat et qui disait que si je n’existais pas, pourquoi qu’il existerait, surtout pendant l’été indien en regardant les tableaux de Marie Laurencin. Alors ça, ça me laissait sans voix le coup des tableaux. Ça devait être un sacré truc pour qu’on en parle dans la chanson.


Mais on n’écoutait pas ces délices orgasmiques pour esgourdes quand mon père était dans le coin. Là nous passions à du sérieux, du vrai. Mort Shuman et son Papa Tango Charlie, Demis Roussos et son torse, Nicole Croisille et les chanteuses « qui avaient de la voix, pas comme ces soufflets de biniou enfumés de Françoise Hardy ou Jane Birkin ».

Mais il était un genre dans lequel toute la sainte famille communiait : le disco ! Et son Vatican pour porter la parole du Seigneur et héberger son clergé : les plateaux de variété ! En priorité ceux des Carpentier mais point de racisme chez nous : les Drucker, Guy Lux et tous les gens qui savaient bouger en gardant les plis d’une chemise à jabot ou d’un pantalon pattes deph’. Jeane Manson chantait dans la bande à Jojo et faisait concurrence à Joëlle dont le côté « plate idole 70s » ne plaisait point à mon géniteur.
Carlos s’habillait en nourrisson et Michel Sardou dardait un regard ténébreux du haut de ses bottines à talon. Claude François hochait du postérieur au milieu des mythiques Claudettes toutes de paillettes et de lamé recouvertes. Guy Lux rudoyait sa co-présentatrice tandis que le plus russe de nos animateurs, l’imposant Léon Zitrone, imperturbable, commentait la course folle des vachettes provinciales en goguette dans les rues de Miroufle-les-Gigondes sous les huées des supporters de Fleury-la-Biroute qui espéraient bien l’emporter lors de l’épreuve des « je vais te foutre mon gourdin dans le c…carafon quand on sera dans la piscine ».

On a même fait le grand saut. On a été voir les enregistrements des émissions. Se rendre compte de l’envers du décor pour voir les vedettes en vrai. Sacha Distel, Guy Lux et même Jean-Luc Lahaye. J’étais gamine mais j’ai encore le souvenir de Guy Lux piquant des colères incroyables et se défoulant sur Sophie Darel.
On voyait les vedettes en vrai, de pas trop loin. Ça en jetait ! D’ailleurs, on était priés de venir « en dimanche » et bien peignés pour composer un joli public élégant et content d’être là. Le plus sympa, c’était Jean-Luc Lahaye. Très causant avec les gens pendant les pauses mais qui se dépensait comme un fou. Entre les prises, il devait souvent changer de chemise. En cherchant bien, je dois encore avoir des tickets d’entrée pour Lahaye d’Honneur. Ma mère a dû les garder, on ne jetait rien…

La musique classique, le Grand Echiquier et Apostrophes n’étaient même pas envisagés. C’était pour les cultureux qui se pressaient le citron. Au pire, il y avait toujours le Rondo Veneziano ou Jean-Claude Borelly et ses reprises des succès du moment à la trompette pour nous rapprocher de la grande musique. Il faut dire qu’on ne fréquentait personne qui aurait pu nous faire tomber du côté obscur de la culture. On ne se mélangeait pas. La musique était bien un marqueur social. Ce qu’on écoutait nous définissait. D’ailleurs, quand j’ai commencé à écouter de la musique classique, on s’est demandé ce que je couvais. Quelle mouche m’avait piquée! Le jazz est passé pour une lubie de « jeune qui se cherche » et qui veut jouer à Gréco en mal de Miles Davis.
Quand ma mère a découvert Frank Michael, j’avais déjà quitté la maison. J’ai donc fait des trajets en voiture, souriante, détendue, heureuse de vivre entre ma mère et sa meilleure amie clamant avec des trémolos dans la voix que « toutes, toutes les femmes sont belles » et pour tout vous dire ….je l’ai regretté mon Julio !

MES DISQUES DE GOSSE

La musique a toujours été présente autour de moi dès ma petite enfance. Télé, radio mais surtout disques. Mes parents en ont acheté jusqu’à ce qu’ils deviennent vieux, vers 30 ans… Surtout ma mère. Elle refusait sans doute de faire le deuil de sa jeunesse yéyé.

Peu de 33 tours à la maison, probablement à cause du prix, mais beaucoup de 45 par contre. C’était cheap et plus rapide à écouter. On avait LA chanson du moment, ça durait 3mn30 et ça suffisait bien. Je devais avoir trois ans lorsque je me suis éveillé à ce qui m’entourait et je revois encore les skeuds rangés n’importe comment dans une sorte de râtelier métallique doré déglingué.

Les parents ont tendance à acheter à leurs gosses ce qu’ils aiment eux en version jouet. Des fondus de bagnoles offriront des circuits électriques par exemple. Pour ma part, au Noël 75, j’ai reçu en cadeau un mange-disque jaune. Je n’en ai aucun souvenir mais je le sais car des photos témoignent de l’évènement dans l’album familial. On m’y voit le tenant fermement par sa poignée avec ma mère à côté d’un porte-manteau en peluche comme ça se faisait, et probablement offert en même temps. Y’a même un 45 tours de Sheila dans le fond…
Je nourrissais ce mange-disque avec le peu que j’avais. Un livre-disque de Aglaé et Sidonie, Père Lipopette et Sacripan, Casimir et les 45 tours de mes parents. Je me rappelle de Jeanette, Nicolas Peyrac ou du Schmilblick de Coluche. Des trucs que j’écoutais sans rien y comprendre mais tant que ça faisait du bruit, j’étais content.

Vers 1978, et l’emménagement dans notre nouvel appart, j’eus un autre mange-disque, sans doute pour remplacer le premier qui avait dû péter. De jaune, je passais à un engin orange. Peut-être le cultissime mange-disque Lansay, même si je n’ai jamais vraiment bien retrouvé l’exact modèle que j’ai eu. Il y a dû y avoir des dizaines de variations sans parler des clones.
J’en avais bien besoin vu que Goldorak avait atterri en France la même année, avec le bruit que l’on sait, et j’avais très rapidement reçu le 45 tours de Noam.


Avec une pochette faite à l'arrache à l'aide d'images officielles, des paroles de Pierre Delanoë, auteur pour Polnareff ou Sardou, une musique de Pascal Auriat, un type qui a travaillé avec Dalida, et interprété par Noam, un gamin israélien, ex petit protégé de Mike Brandt, ce 45 tours improbable, enregistré en une nuit, fut logiquement refusé par quasiment toutes les majors. « Un générique sur un dessin animé japonais ? Pffff… Ça ne marchera jamais ! » Et il s’en écoula plus de 4 millions d’exemplaires. La grande intelligence des maisons de disques…

Delanoë déclarera par la suite n’avoir aucun souvenir de la réalisation de ces paroles. Sans doute les a-t-ils écrites sur un coin de table lors d’un déjeuner dans un resto chic en attendant l’addition… Quant à Noam, ce fut un coup de booster fameux pour lui en France. Il était désormais connoté et, à chaque série pour la jeunesse, on le réclamait, quitte à faire des reprises. Le nom de « NOAM » en pochette était l’assurance de jackpot. Il avouera des années plus tard avoir enregistré la chanson de Goldorak en yaourt faute de savoir parler français à ce moment là et n’avoir jamais vu un seul épisode du robot de l’espace de toute sa vie.
Ce disque, c’était un aveugle tirant avec une carabine faussée et mettant dans le mille !

Inutile de préciser que ce simple tourna longuement dans mon nouveau mange-disque. A peine terminé, je le remettais en marche. De la lobotomie en version vinyle.
Sa face B me permit de comprendre la signification du mot « instrumental ». Juste la musique de la chanson. J’aimais beaucoup ça, je décortiquais mentalement la moindre note, le moindre rythme. A l’époque, je ne savais pas que j’étais capable de jouer du clavier à l’oreille.
Un soir, n’en pouvant plus d’idolâtrie et manquant de reliques à adorer, j’entrepris de découper le Goldorak au dos de la pochette. Rendez-vous compte, il était en pied, brillant, majestueux ! Tant pis pour le disque ! Quelques coups de ciseaux, crouic-crouic-crouic, et hop ! Tous à genoux devant le bout de carton sacré !


Bon, un disque de Goldorak, c’est bien, mais au bout d’un moment, sa digestion fut faite. Il me fallait autre chose à me mettre sous la dent de lait, mais ce n’était pas évident. Le plus souvent, il fallait attendre Noël et l’anniversaire pour ça et ça n’arrive qu’une fois par an... La mort de Jacques Brel en 1978 me donna un sacré coup de main. Mes parents l’adoraient, chose que je ne comprenais pas bien du haut de mes 5/6 ans. Il chantait fort, beuglant parfois et je ne comprenais rien à ce qu’il racontait dans ses chansons qui parlaient d’Amsterdam en Belgique… La lumière sur lui se fera à l’adolescence.
J’accueillis ce décès avec opportunisme. Le bon vieux réflexe des gens se précipitant dans le premier magasin à l’annonce de la mort d’un artiste pour acheter ses disques m’aida à agrandir ma collection. En effet, pendant quelques temps, il arrivait que le samedi, mes parents décident d’aller s'offrir un album de Brel. C’était la sortie du weekend et leur façon de porter le deuil sur ce chanteur.
Nous nous rendions à pied en troupeau familial au disquaire de la ville, situé « tout en haut » à défaut de savoir le nom de cette rue... Ce n'était pas la porte à côté et ça faisait une trotte pour l’enfant que j’étais. Je considérais cet endroit comme le bord de l’univers. Quand je pense au trajet maintenant, fait en moins de 15mn, je souris un peu tristement. En grandissant, les distances se raccourcissent.

C’était bien ces sorties en famille. Je revois mon père fouillant les bacs de disques, une clope au bec. Ma mère l’aidant. Sans clope. Quant à moi, j’attendais qu'on me demande ce que je voulais, sachant très bien que moi aussi, je ressortirai de ce magasin avec un disque à la main. Sale petit parasite ! C’est de cette façon que j’ai eu les deux 45 tours des Goldies. Je me rappelle, ils étaient derrière le type à la caisse, bien en évidence, sans doute les meilleures ventes du moment.
Là, on larguait Noam et son accent de marchand de jeans pour un chanteur bien de chez nous. Derrière le pseudo des « Goldies » se cachait Jean-Pierre Savelli, que l’on retrouvera par la suite interprétant, entre autre, le générique d’Albator 84 ou de Il Etait Une Fois… L’espace, puis il devint « Peter », de l’horrible duo Peter et Sloane qui nous polluera tant les oreilles et fut le premier N°1 du tout jeune Top 50, nous révélant ainsi chaque semaine que les Français n'avaient aucun sens du rythme...

Pierre Delanoë reprit du service pour les paroles de ces deux 45 tours. Quant à la musique, la production utilisa directement celle des japonais. Shunsuke Kikuchi accédait ainsi au marché français. Je rigole toujours en lisant son nom car, j’ai déjà entendu des types disant qu’ils écoutaient de la Jpop depuis 1978 grâce à ce générique…


Autant Le Prince De l’Espace ne me fit pas grand-chose musicalement parlant, vu que je considère cette chanson comme la plus faible de ce trio de disques, et je ne parle même pas de la version d'Enrique, que dire de La Légende d’Actarus ? Elle restera sans doute ma chanson préférée de Goldorak. Peut-être que cela vient du fait qu'elle était le générique de début, et cette chanson voulait dire: "Goldorak est là, ça commence, enfin!" La musique de la joie hebdomadaire. Je l’ai écoutée, écoutée, écoutée… Et même encore maintenant. Si j’ai envie d’un peu de cornes jaunes dans les oreilles, outre les BGM, je lance de suite La Légende d’Actarus. Ce fut même l’un de mes premiers fichiers audio téléchargés en 1999, un format .wav allégé. Souvenir.
Par contre, la face B, Goldorak Et L’enfant, comment dire… Ben, c’est de la merde quoi ! Une espèce de jerk électronique improbable avec des paroles ridicules. Cette chanson me fout la honte quand je l’entends. Comme j'aurais préféré un instrumental !
Savelli ne reniera jamais ces génériques de dessin animé et on peut au moins lui accorder ça.


Mon père, c’était Brel. Mais ma mère, même si elle a toujours aimé Grand Jacques, eut une sorte d’engouement identique qui me permit de ramener toujours plus de disques dans ma chambre. A l’époque, elle sortait avec une de ses copines motorisée dans des supermarchés de banlieue un peu lointaine et, comme il était hors de question de me laisser seul à la casa, elle m’emmenait dans ses bagages... Les supermarchés, c'est autre chose que les petites épiceries de quartier, le choix est démultiplié. Et au milieu des courses, il arrivait qu’elle s'aventure au rayon des disques et se paye carrément un 33 tours de sa nouvelle idole éternelle, pour toujours et à jamais : Julio Iglésias. Ne riez pas! Toute bonne femme normalement constituée de la fin des années 70 a succombé au charme de cet hidalgo à deux balles qui tenait son micro comme on fait une fellation...
Il faut comprendre qu’il parlait à la femme qui était en elles et non à la mère de famille, ce qu’elles étaient par la force des choses 365 jours par an. La femme, elle, n’existait pas, plus ou si peu. Qu’elles étaient belles ou moches, Julio leur disait à toutes qu’elles étaient merveilleuses et ça marchait. Il comblait un vide béant en elles. Combien de nanas, mariées sans doute trop jeunes et déjà piégées dans une vie triste et morne à même pas 30 ans, avec les mômes d’un côté, parfois un boulot de l’autre, et un mari les regardant comme un meuble, sentaient qu’elles gâchaient leur jeunesse ? Julio leur apportait un réconfort sensuel sans avoir besoin de tromper leur conjoint et briser ainsi leur petite vie sans joie car, ce rien était tout pour elles.

Se sentant probablement coupable et, peut-être pour acheter mon silence, ma mère m’autorisait à choisir un disque avec le sien. Je n’allais pas refuser une telle occasion. Je profitais de la situation tout en restant dans les limites du raisonnable, m’accordant moins qu’un 33 tours mais plus qu’un 45. A chaque fois, je prenais un livre-disque du Petit Ménestrel, souvent des merdouilles du genre 1, Rue Sésame, Ernest et Bart etc. Je ne comprends pas bien pourquoi j’ai acheté ça à l’époque vu que je n’aimais pas du tout les Toccata et autre Mordicus. Quand même, c’était gonflé de ma part, y’en avait pour 20 balles à l’époque, alors que les prix des singles oscillaient entre 12 et 15 francs, mais ma mère ne disait rien.
Ceux qui me diront que j'exploitais honteusement ma maman, je leur répondrai que c’était aussi pour moi une façon de me rembourser des chansons baveuses de Julio qui allaient tourner en boucle les samedis matins de ménage…
Ma mère n’en est jamais revenue de ce mec. Même si elle admet désormais qu’il n’est qu’un cacochyme, ça reste quand même « Julio » pour elle.

Pour mieux savourer leurs disques de Brel, mes parents avaient acheté une nouvelle platine pour remplacer la leur qui n’avançait plus. Sur les conseils avisés du vendeur, ils jetèrent leur dévolu sur un appareil « France Electronique », et se firent logiquement arnaquer… J’ai retrouvé sur le Net une photo de cette platine. Envoyée à ma mère, sa réponse fut : « Quelle merde c'était ce truc ! » Texto.


A la même période, décembre 79 pour être précis, Dieu se manifesta à moi par le biais de deux cadeaux en même temps. Le premier fut le Goldorak Popy dans sa soucoupe et l’autre, le 33 tours « Goldorak comme au cinéma ». C’est l’un de mes plus grands souvenirs sur lui. Imaginez un gamin avec une coupe au bol, complètement fanatisé par le robot de l'espace, et qui joue avec la représentation ultime de son idole tout en écoutant le disque avec la voix de ses héros, les bruitages des armes et les chansons. Je demande comment je ne suis pas mort ce soir-là. Overdose de bonheur.

Le problème venait que ce disque était un 33 tours et mon mange-disque n'avait pas la bouche assez grande pour se le gaufrer. Il fallait donc passer par la platine parentale et elle était dans le salon, posée sur une petite table recouverte d'un merveilleux tapis de moumoute blanche… Ah ma mère et son bon goût naturel pour la déco !
Pour écouter mon gros disque, il fallait donc demander l’autorisation parentale. Mon père, quand il était là, s’en fichait mais ma mère appréciait moyennement de se fader pendant près de 40 mn les voix de Daniel Gall ou Pierre Guillermo...


Le déferlement de dessins animés japonais dans les années 79/81 accéléra encore la chose. Je commençais à avoir une sacrée belle collection de 45 tours pour un gamin de mon âge ! Deux versions différentes de Capitaine Flam, l'originale et celle chantée par Savelli, encore lui, San Ku Kai, Hulk par Noam, La Bataille Des Planètes, Albator 78, Ulysse 31 etc. Les classiques de toute une génération, la mienne.
Courant 81, une cousine plus âgée me donna la plupart de ses disques d'enfance. C'était surtout des livres-disques de la fin des années 60, avec les personnages de l'ORTF et aussi des fables de La Fontaine et autres contes de Perrault, souvent racontés par des cadors du style Jacques Fabbri. Mais ça me plaisait bien. J'en ai retrouvé récemment en brocante d'ailleurs, comme Colargol ou Kiri Le Clown.

Evidemment, il y eut des accidents de parcours. La tata Machin qui vous offre un disque épouvantable en croyant bien faire, et surtout, en se disant que les gosses ont tous les mêmes goûts. Erreur ! C’est comme ça que je me suis retrouvé avec, entre autre, le 45 tours de Rox et Rouky chanté par Dorothée ou carrément du Chantal Goya… Tous aux abris !
Inutile de préciser qu’ils n’ont pas beaucoup tourné dans le mange-disque et que certains, même, se transformèrent en projectiles amusants les soirs d’ennui... Vous avez déjà vu un disque éclater contre un mur? C'est beau.

C’est à ce moment là que se passa un événement. Ayant pris goût à la stéréo de la platine familiale, mes parents, et surtout ma mère, en eurent ras le bol de me la voir squatter et de leur imposer mes génériques de dessins animés à la con. A force, ça use, je les comprends. Alors, ils me la confièrent DANS MA CHAMBRE, avec une condition, s'ils voulaient écouter leurs disques, je devais être d'accord. J'acceptais. Certains ouikènes, je dus me fader une heure ou deux de Julio ou de Brel, sans parler de présences dérangeantes dans ma piaule, mais bon, le marché restait tout de même largement en ma faveur. L'électrophone, comme on l'appelait, était mien! Je devenais DJ! A moi la liberté de passer mes disques quand je le voulais et au volume que je voulais, enfin pas trop fort non plus...


Naturellement, tout ce bonheur ne dura pas et la platine commença à sérieusement yoyoter au bout d’un an ou deux. Pas parce que je la martyrisais mais tout simplement parce que c'était une merde. Le volume était toujours un soucis. Quand vous augmentiez le son, il y avait un bruit de craquement atroce qui résonnait dans les enceintes. Un problème électrique sans doute. Il valait mieux laisser le volume sur un niveau acceptable et ne plus y toucher.
Les rayures étaient aussi mes ennemies jurées. Avec un bras trop léger, je me mangeais le moindre défaut du disque, même neuf. Pour éviter ça, j’utilisais une ruse de sioux. Je posais sur la tête un truc un peu lourd comme une pièce ou un petit aimant. Ça appuyait sur le saphir et donc, la quasi-totalité des rayures passaient sans problème. La préhistoire.

Elle traversa le temps. D'enfant, elle me vit passer à l'adolescence. Mes disques de Goldorak furent remplacés par des tafioles new wave et autres mignonnes à visage de fouine... Les copains venant chez moi pouffaient à la vue de ce bidule archaïque. La plupart d'entre eux avait des chaînes HI-FI, qui étaient surtout celles de leurs parents, vous savez, avec le gros meuble vertical qui nous faisaient tous rêver. Certains avaient même une platine laser, énorme luxe à ce moment-là! Mon matos musical se composait de cet électrophone, d'un walkman de la taille d'un paquet de gâteaux et d'un radio-réveil à cassettes. Pour passer pour un con, c'était de première. 3615 code PAUVRE!
La délivrance arriva en 1987, date à laquelle je m’offris ma première chaîne HI-FI, une merde Amstrad en plastique mais c’était toujours mieux que ça.

Même si j'en achète en brocante, surtout pour me marrer et rattraper ce que je ne pouvais me payer au Prisunic du coin à l'époque, jamais je ne reviendrai au vinyle, j'ai trop souffert. Malgré ça, mes disques de Goldorak gardent un parfum rare. Celui de mon enfance.

DEPECHE MODE - BLACK CELEBRATION

01 - Black Celebration. 02 - Fly On The Windscreen. 03 - A Question Of Lust. 04 - Sometimes. 05 - It Doesn't Matter Two. 06 - A Question Of Time. 07 - Stripped. 08 - Here Is The House. 09 - World Full Of Nothing. 10 - Dressed In Black. 11 - New Dress. 12 - Breathing In Fumes. 13 - But Not Tonight (extented remix). 14 - Black Day.

Après ce succès mondial, et de grosses engueulades dans le groupe dues à toute cette pression nouvelle pour eux, Martin s’installe à Berlin et décroche le téléphone. Il veut qu’on lui foute la paix. Ce climat intimiste lui permettra tranquillement d’écrire ses chansons les plus personnelles et, peut-être, les plus belles. Black Celebration est plus l'album de Martin que celui de Depeche Mode. Déjà, il interprète lui-même quatre de ces titres. C'est avec ce disque que les journalistes français commenceront à prendre au sérieux les quatre de Basildon, en particulier Gérard Bar-David du mensuel Best qui, après des années de critiques acerbes, succombera à la "modemania" et deviendra un ami du groupe.


Album à la beauté noire, le ton est résolument glacial et morbide. Une vraie crypte! Bizarrement, les titres que j'aime le moins sont ceux sortis en single, que je trouve faciles et commerciaux, mis à part A Question Of Lust. Stripped est rapidement pénible et A Question Of Time trop ciblé FM. A noter que c'est avec ce dernier titre que commença la collaboration avec le photographe Anton Corbjin pour les clips du groupe puis tout leur visuel.

It Doesn't Matter Two, chanson complètement mélodique et froide comme la mort, entête dès le début. C'est avec ce genre de titre que je passerais au collège pour un amateur de "chansons tristes" auprès de mes charmants petits camarades... Here Is The House nous montre le potentiel mélodique de Gore. Le même se lâche avec New Dress qui est un énorme pavé dans la mare de Lady Di mais aussi une sorte de réveil politique pour certains.

La version Cd de cet album contient trois chansons bonus: Breathing In Fumes, sorte de démo digitale de Stripped, le navrant But Not Tonight en version longue histoire de nous achever (titre commandé pour le film Modern Girls, film déjà ringard à l'époque alors imaginez maintenant...), et Black Day, dans lequel Gore se prend pour Bob Dylan mais c'est pas une réussite.

Le premier album complet des Mode que j'ai possédé dans ma vie, même si c'était une vulgaire K7 copiée...

LA PREMIERE FOIS (VERSION FILLE)

Les hormones sont très vaches avec les adolescents. Pour les uns, elles jouent l’urgence et le besoin (les garçons) tandis que pour les autres, elles jouent le désintérêt voire la fuite (les filles).

Sitôt entré au collège, le mâle en formation n’a qu’une idée en tête. Voir une fille de près, de très près, sous toutes les coutures et si possible dans un premier temps mettre les mains. Mais ça ne marche pas comme ça. Pas tout de suite. Parce que dans le même temps, la donzelle rêve de ses copines (et pas comme vous croyez bande de pervers), des sorties entre copines et accessoirement du grand frère de la copine. Enfin, ce dernier point s’entend sans mettre les mains nulle part. Ni les siennes à lui et encore moins les siennes à elle.

Voilà donc le problème qui confine à la tragédie grecque. Il veut mais elle ne veut pas. Elle le trouve dégoûtant et il la trouve pimbêche. C’est vrai quoi, il n’est pas exigeant (au début). Il voudrait mettre la main sur un sein. Même par-dessus les vêtements. Juste sentir le renflement. Mais c’est pas plus envisageable que de voir Madonna épouser Ronald Reagan (on est au début des années 80 quoi merde!). Elle hésite déjà à le laisser insérer sa langue à lui dans sa bouche à elle alors pour ce qui est de tâter les protubérances mammaires, il peut se toucher, Amédée.

Quel choix lui reste-t-il au pauvre garçon envahi de sensations et de pensées, jour et nuit, qui ne pense qu’à ça ? Il passe en revue frénétiquement les pages sous-vêtements du catalogue Quelle et même la vue d’une gaine au chapitre « Femmes élégantes » lui met la trique et l’envoie aux toilettes tous les quarts d’heure provoquant une inquiétude très légitime de la mamie chez qui il passe les vacances et qui se demande s’il n’est pas affligé d’une diarrhée atmosphérique pour avoir abusé du Tang.


Il hésite à partager son infortune avec ses camarades qui clament, tous sans exception, qu’ils ont depuis longtemps fourré la belette dans le terrier. Il craint en effet de se voir attribuer le pire surnom qui soit en ces temps d’obscurantisme moyenâgeux : puceau ! Il fait donc comme les copains, il baratine, il invente, il enjolive, il mythonne.
Et ouais, il l’a fait. Il a vu les nibards de la voisine d’en face. Il a mis sa main dans la culotte de sa cousine (y’a pas de mal tant que ça reste dans la famille, regardez Christine Boutin). Il a fait hurler de plaisir une hollandaise majeure rencontrée au camping (là on confine à l’irréel voire au Saint Graal parce que la majeure, elle connait des trucs, elle a expérimenté des machins) et qui a insisté pour l’emmener sous sa tente pour attenter à sa pudeur (on le sait tous, les hollandaises, ce sont les pires. Enfin, après la fille en page 3 du Sun).

Ça plastronne dans la cour de récréation, ça parle haut, ça postillonne, ça bombe le torse pour impressionner les potes et le groupe de filles qui ne manque jamais de se trouver non loin de là.
Pendant ce temps, les filles se lamentent. Elles voudraient des baisers doux et surtout pas mouillés et ben non, pas moyen… L’adolescent boutonneux veut faire la Chose.
Alors on s’interroge entre copines. Si l’une l’a fait, qu’elle veuille bien renseigner les autres. Embrasser, on sait déjà que c’est nul. On s’attend à être irradiées de bonheur. On se retrouve barbouillées de salive du menton aux sourcils. On dirait un drap de bain gorgé de sirop qui s’essore dans la bouche. Beurk. En plus, s’il embrasse, il met les mains. Partout. Et il ne passe pas une main délicate et caressante. Que nenni. Il se découvre une vocation d’apprenti boulanger. Il pétrit, il malaxe, il remonte et aplatit tout ce qui passe à sa portée. C’est agréable comme de se faire rouler sur les galets un jour de tempête. En pire. Parce que les galets eux n’essaient pas de rentrer dans le pantalon en soufflant comme une forge viking une veille de départ à la bataille.

On s’interroge, nous les filles. Faut-il vraiment en passer par là ? Tout de suite ? Ne peut-on attendre un siècle ou deux ?
Et surtout, la question qui rend l’assemblée muette d’effroi : est-ce que ça fait mal ?!
Parce qu’on en a entendu des trucs en écoutant aux portes de la chambre des grandes sœurs ou en interviewant des copines plus délurées…. Quand le boutonneux va mettre sa matraque dans le fourreau, on va en voir de toutes les couleurs !

1/ ça fait mal
2/ on saigne comme un cochon qu’on égorge
3/ on risque de se retrouver enceinte.

Ça fait beaucoup. Tout ça pour faire plaisir au boutonneux qui menace d’aller voir sa cousine/sa voisine/sa vieille copine qui, elle, pratique la chose et en redemande même, la vilaine petite cochonne. Et si toi, pure jeune fille gloussante, tu dis non…c’est que tu es une COINCÉE ! L’insulte dont on ne se relève pas. Jamais.
Alors, on s’interroge. On hésite. On demande aux copines. C’est encore pire après avoir entendu les expériences des « autres qui l’ont fait ».

Le boutonneux, d’après la légende, va devenir tout rouge en lui enlevant sa culotte. Il va se mettre la main au paquet et le comprimer comme si son sifflet rose allait prendre son envol devant tant d’émotions. Il va parfois même prendre un air de consternation navrée et foncer aux toilettes. Il va revenir 10 minutes plus tard, récupérer des couleurs et enlever son pantalon. Il va garder chaussettes et pull-over (les chaussettes, il n’a pas le temps de les enlever, le pull-over il va le garder pour qu’on ne remarque pas qu’il n’a pas de poils sur le torse). Il va présenter Mickey à Minnie et faire deux aller-retour et demi avant de pousser un couinement étranglé et de se laisser tomber sur la donzelle. La donzelle qui attend que ça se passe. La Chose. Qui réalise que ce qui vient d’arriver là, c’est la Chose. Qui voit partir en trottant le boutonneux qui tient à la main un escargot exténué qu’il doit rafraîchir au plus vite. Elle a juste eu le temps de dire ouille et c’est fini. Tout ça pour ça. Bon. Hé ben. Autant se rhabiller et rentrer à la maison.

Que dire aux copines ? C’était trop génial ? On l’a fait toute la journée ? On va dire qu’on l’a fait. Que ça valait pas tout ce tintouin. Et puis, le boutonneux là, le soufflet de forge… on va lui dire de remballer son cure-dent. Le prochain qui voudra jouer de la cornemuse, c’est pas pour tout de suite !

SAMANTHA FOX

Mon tout premier contact avec Samantha Fox fut au travers d’une photo, une vignette dans le magazine Best, nous montrant cette blonde en très petite tenue. Elle portait une espèce de maillot de bain fait de très fines mailles noires. Elle était à poil tout en étant habillée. Quel choc! C’était la première fois que je voyais un truc pareil.
L’article, ironique, nous la présentait comme une des pin-up de la page 3 du Sun, tabloïd anglais à gros tirage, et qu’après nous avoir éclaté les yeux, elle s’apprêtait à faire de même avec nos oreilles puisqu’elle se mettait à la chanson. Je me rappelle encore de la phrase de fin : « La prochaine fois, on vous la met en 3D et on offre les mouchoirs ! » C’était en 1986 et je pensais encore qu’un mouchoir n’était là que pour essuyer ses larmes ou recueillir sa morve. Samantha allait m’apprendre une autre façon…


« Haaaan, touch me, touch me, I want to feel your body…” Durant l'été 86, quiconque tournait le bouton de sa radio tombait immanquablement sur ce refrain. Best avait raison. La blonde anglaise s’était lancée dans la chanson et avait cannibalisé les ondes avec ce titre et surtout par un clip provoquant. Rendez-vous compte : on voyait son cul ! Bon, c’était juste un bout de fesse dépassant d’un trou dans son jean. Quand on compare avec ce que l’on voit maintenant, les junkies trash façon Miley Cyrus par exemple, même la Madonna du début des années 90 fait banlieue. Alors Samantha et ses deux trous au cul, imaginez… Mais tout de même, pour l’époque, c‘était un séisme. On ne parlait que de ça. J’enviais comme un bœuf mes potes qui recevaient la chaîne TV6, qui agonisait déjà, et sur laquelle le clip tournait en boucle.


Comme des millions d’autres ados, découvrant à la même période que le petit robinet tout juste velu qu'ils avaient entre les jambes ne servait pas qu’à faire son pissou, j’achetais ce premier 45 tours. L’amorce de décolleté de la pochette suffisait à nous faire partir très vite. Il fallait nous comprendre. Tout le corps de Samantha Fox était une zone érogène et donnait envie à n’importe quel hétéro. Blonde, la peau très blanche, pas très grande et des formes un peu partout qu'elle dévoilait sans trop en montrer. J’avais 13 ans et la question des femmes commençait SERIEUSEMENT à me travailler. Samantha tombait à pic. De la théorie, je passais à la pratique. Seul...


Le second single, Do Ya Do Ya, fut également raflé quelques mois plus tard. Ce fut l’une des pires chansons de Sam, un truc braillard et vaguement heavy. Il faut dire aussi qu’elle était fan de hard et grande copine de Lemmy Kilminster. Aux USA, nous étions en pleine période « hard FM » avec des groupes de rock pour meufs, le genre Bon Jovi, Def Leppard, Motley Crue, Poison etc. Je détestais déjà le rock ricain et encore plus toute cette merde de travelos hirsutes et leur larsen de gratte, qui sera intégralement repompé à la fin des années 80 par les japonais pour donner naissance à leur « rock visuel » grotesque. Sam s’inscrivait dans ce registre, à son niveau… Une catastrophe donc. Cela n’empêchait pas que le single tourna beaucoup chez moi.

En deux 45 tours, la vague Samantha Fox déferla en France et, vu son passé de playmate, il était évident que des petits malins dans l’édition s’en empareraient pour faire quelques sous en publiant d’anciennes photos d’elle, à poil. Hélas, les magazines cochons des libraires, situés sur le présentoir tout en haut, nous étaient interdits de par notre âge. Ils étaient si proches et pourtant si loin. Heureusement, Rock & Folk nous vint en aide. Dans son numéro de novembre 1986, Philippe Manœuvre largua un moment sa masturbation sénile mensuelle sur ses idoles de jeunesse pour consacrer un article de plusieurs pages RICHEMENT illustré sur la belle. Jamais je n’oublierai ce numéro, qui fut le seul R&F acheté dans ma vie puisque je lisais leur concurrent Best. Enfin, je pouvais voir Samantha sous toutes les coutures, ou presque.
Grâce à ce magazine, mais aussi d’un Lui publié à la même période et obtenu je ne sais plus trop comment, Samantha Fox devint mon symbole sexuel ultime et la femme idéale pour le bouillonnant puceau frustré que j’étais. Tous les soirs, après le collège et le film, m'étant parfaitement assuré que mes géniteurs dormaient du lourd sommeil des laborieux, je sortais mes deux magazines interdits, bien planqués dans mes étagères, et Samantha passait un petit bout de temps avec moi, rien qu’avec moi.


Après plusieurs mois de quasi silence, histoire sans doute de nous reposer les glandes, elle revint pour l’été 1987 avec un nouveau single, Nothing’s Gonna Stop Me Now. Musicalement, Sam avait échangé son heavy de Prisunic pour de la pop de Monoprix, produite par l’immonde trio Stock-Aitken et Waterman (SAW). C’était la deuxième fois que j’entendais parler d’eux. La première fut pour Dead Or Alive. Constatant que le retour sur investissement n’était pas gras, SAW larguèrent la new wave pulsante et trouvèrent leur voix dans la ritournelle de camping en produisant à la chaîne les Kylie Minogue, Rick Astley, Jason Donovan et tant d’autres graisseux qui allaient se répandre comme une marée noire sur tous les charts européens jusqu’au début des années 90 et nous polluer les oreilles.



Samantha fit partie de la première charrette des "artistes" estampillés SAW. Mais, encore une fois, plus que la chanson, c’est le clip qui me fit le plus d’effet. Sam avait pris quelques kilos depuis 1986, sa silhouette s’était arrondie, ses seins avait doublé de taille, et voir ce petit boudin déambuler en maillot de bain une pièce à bandes noires et blanches au bord de la piscine, c’était… inoubliable ! Cette vision toute en courbes de la femme n’allait plus jamais me lâcher. C’est à ce moment que je devins accro à cette laitière blonde. J'aurais vendu mon âme pour la traire.
Le single marcha bien en France, ce qui fit que le Top 50 me délivrait régulièrement le clip. TV6 avait mouru l’année précédente alors que, ironie, je pouvais enfin la recevoir… Toesca était devenu notre pourvoyeur à tous en clips, écourtés suivant la pub et son bon plaisir, mais c’était toujours mieux que rien.


Autant j’avais fait l’impasse sur le premier album de Samantha, autant je me rattrapais sur le second que j’achetais des deux mains. Avec une belle pochette montrant, non pas son cul, mais son visage en gros plan, j’écoutais ce truc, qui démarrait avec une reprise de Satisfaction qui se voulait lascive et se révélait lassante...
Le reste de l’album se composait d'une bouillie pop-rock essentiellement produite par Full Force, un groupe de blackos ricains sans grand talent. Malgré ça, ce second album se révélera le meilleur de Samantha, bien emmené par le single I Surrender. La chanson a un certain rythme, ce n’est pas trop honteux. Je me souviens encore de l’attrait soudain de mon père en la voyant dans ce clip, avec son T-shirt blanc moulant.
- C’est pas mal ce qu’elle fait celle-là, c’est quoi son nom déjà ?
Non papa, pas toi, pas un fan des Animals

En 1988, les éditeurs français passèrent au stade supérieur avec Samantha en publiant quantité de hors-série et autres numéros spéciaux lui étant uniquement consacrés, et sans censure aucune. C’était du pain bénit pour moi. J’allais sur mes 16 ans et, avec la complicité amusée de ma libraire, que je connaissais très bien et qui n'était pas dupe, je pouvais acheter directement ces bouquins qui me faisaient de l’œil depuis déjà deux ans. De Lui à Pulsions, en passant par des minis recueils format poche au poster grandeur nature, me prouvant ainsi que Samantha était une vraie blonde, mes soirées étaient bien occupées…


Fin 88, réceptionnant mon premier ordinateur, un Atari ST, je me passais en boucle son troisième album, I Wanna Have Some Fun, que j'avais acquis peu de temps auparavant, pour accompagner mes premières nuits blanches sur mon sac à puces flambant neuf. Une face du disque se terminait à peine que je la retournais et ça repartait. Le gros casque sur les oreilles, je n'écoutais pas, j'entendais, c'est très différent. Pour moi, c'était juste un fond sonore mais on n'imagine pas à quel point cela peut marquer, même avec un album d'une aussi mauvaise qualité musicale que celui-ci. Les singles extraits, comme Love House ou I Only Wanna Be With You, le prouvèrent, bien que les clips (très cheap) montraient une Samantha plus que jolie de visage.
Presque 30 ans après, il me revient encore en tête des souvenirs de jeux et de listings tapés à son écoute.

Cela faisait bien trois ans que j'étais en couple avec Sam, et l'amour ne dure que trois ans comme dit l'autre poudré. Le divorce vint alors que je me mis à fréquenter-galocher-tripoter-féconder de vraies filles, réellement pour de vrai!... Maintenant, j'étais un grand et mon égérie blonde de papier me semblait bien fade à côté. C'était comme passer du pâté Olida au foie gras! Une page (de magazine cochon) venait de se tourner pour moi. Samantha Fox, c'était du passé et un passé honteux. Il fallait logiquement l'éradiquer. Un soir de 1991, j’eus une crise terrible et je détruisis tous ses disques, ainsi que bien d’autres dans le même genre. Certains furent pliés jusqu'à la rupture ou directement cassés à coups de pieds, d’autres passés à la flamme d’un briquet, les pochettes réduites en confettis. Je fis tout ça avec un sourire dément et une lueur mauvaise dans les yeux. Il fallait que je lave mon honneur musical (et sexuel) dans le sang.


30 ans après Touch Me, Sam n’a jamais basculé dans l’oubli. Sa réduction mammaire, puis son coming out, dans les années 2000, l'aidèrent bien à refaire surface. Ces annonces étonnantes ne me firent rien du tout contrairement à d’autres. Les commentaires de certains fans de la première heure me faisaient marrer. Ils parlaient de trahison, qu’ils ne la suivraient plus jamais etc. A croire que Sam leur devait quelque chose.
Je ne pense pas qu'elle soit gay au fond d'elle-même, elle le dit d'ailleurs qu'elle ne sait pas trop ce qu'elle est. Je la crois plutôt paumée, pas très heureuse dans la vie et très déçue par les hommes qui n'ont toujours vu en elle qu'un bout de viande, un trophée à accrocher à leur tableau de chasse. Mais c'était sa stratégie de comm' aussi.
Devenue une icône gay, plus pour son look que par ce qu'elle est, étant du moindre concert à tendance nostalgie des années 80, surtout en Allemagne et en Russie, elle continue son petit bonhomme de chemin et fait parler d'elle mais pas toujours avec de bonnes nouvelles. En 2015, nous apprenions qu'elle venait de perdre sa compagne.


Quand je la revois aujourd’hui, je me fais un peu pitié. Musicalement parlant, Samantha Fox, c’est zéro. Mais ça, je le savais déjà. Sa voix est pénible et les SAW et autres seconds couteaux avec lesquels elle a travaillé n'ont jamais su lui donner un seul titre potable. Je rêvais de la voir produite par les Pet Shop Boys en 87/88. Il n'y a qu'à voir ce qu’ils ont fait avec l’anorexique aphone Patsy Kensit, et qui a autant de talent que Sam dans la chanson.
Quant à son physique, je me demande bien ce que j'ai pu lui trouver. Je ne renie rien. Vu le passif que j’ai eu dessus, ses anciennes photos de pin-up me feront toujours quelque chose évidemment mais j'ai vécu depuis et je la vois d'un autre oeil. Objectivement parlant, elle n'a aucune grâce ni élégance. Il faut la voir bouger en concert, c'est très lourd. Quant à sa poitrine, c'est des oeufs au plat pour moi désormais. La seule chose qu'elle avait pour elle, c'était cette photogénie. Il émanait d'elle une lumière très sensuelle sur pas mal de clichés, nue ou pas d'ailleurs.


Quand je l'aperçois en duo avec Sabrina (un duo qui a 30 ans de retard d'ailleurs), je me dis que sa rivale italienne a bien mieux vieilli, devenant une superbe MILF. Samantha, elle, qui clame partout qu'elle n'a jamais fait de chirurgie esthétique, ce qui est peut-être vrai mais on en reparlera quand elle aura 55/60 ans, je ne la reconnais pas. Elle a de tattoos, elle fait du sport qui l'assèche. Elle a changé. Le temps qui a passé n'y est pour rien. C'est autre chose. Pour moi, la vraie Sam, c'est le petit boudin de Nothing's Gonna Stop Me Now. Celle que je vois désormais, c'est quelqu'un d'autre à la limite de l'inconnu.

Avec elle, de 86 à 88, j'étais comme ces acnéiques actuellement fans de Katy Perry: j’achetais, non pas de la musique, mais juste une pochette de disque. L'adolescence, ça craint !

LES BALS POPULAIRES ET LA SAINT SYLVESTRE - PARTIE 1

Dans les années 80, on vivait plein de choses chouettes et pour certaines on n’en était même pas conscients. En revanche, on vivait aussi des trucs moins poilants et bizarrement, là, on en avait parfaitement conscience. On sentait même confusément qu’ils resteraient dans notre tête à vie.

Mes parents aimaient danser. Ça tombe bien, moi aussi. J’ai appris très tôt, et dès que je le pouvais, toute petite déjà, je hochais du popotin en rythme. Avec le temps est apparu un léger point de désaccord entre mes parents et moi.
Le premier était sans appel :
- Tu n’iras pas en boite ma fille !
J’ai tout tenté mais la levée de l’interdiction n’est intervenue que ………..euhhhhhhhh…….tard.
En revanche, le second point était lui ….sans appel aussi finalement. Quand mes parents sortaient s’amuser, je devais y aller aussi. Et, cher ami lecteur/trice, ça piquait les yeux.

Nous avions alors deux choix qui déclenchaient hourras et bravos pour étancher la soif de boogie de mes parents : le restaurant qui faisait soirée dansante ou l’orchestre qui faisait repas-dansant. Et le point d’orgue d’une année, évidemment, c’était le réveillon de la Saint Sylvestre ! Je commençais déjà à avoir des sorties d’eczéma quand les premières publicités sortaient dans les journaux gratuits, dans les pages locales du Parisien ou collées aux murs.


Prenons l’exemple du restaurant/soirée dansante. Au hasard, une pizzeria. Hasard encore plus malheureux, mon père qui lie connaissance avec le patron et ledit patron qui assure lui garder une place pour trois personnes malgré l’afflux de demandes du monde entier. Là mes bons amis, je vous la dis, la messe est dite ! La réservation est prise. Je suis prévenue qu’on sort le soir du 31 et que j’ai intérêt à faire bonne figure « pas comme les fois d’avant ». Mais et comment donc que ça me fait plaisir ! J’exulte, je souris à la vie, je clame mon bonheur. Putain, je suis dans la merde !

Ma mère a ce regard qui ne trompe pas. Un réveillon, ça se prépare. On s’habille. Que nenni, je n’avais point envisagé d’y aller toute nue (j’avais surtout envisagé de ne pas y aller du tout)…mais il faut que je fasse honneur à la soirée et que je m’HABILLE. Traduction pour les mal comprenants ou les fans de Stromae (ce qui revient un peu au même convenons-en), il va falloir mettre les petits plats dans les grands : coiffée (si possible permanentée) et en tenue de réveillon. Parce que manque de pot pour moi, il y a une tenue de réveillon et circonstance aggravante, ça ne peut pas être mon jean slim, mes baskets Adidas et mon pull informe. Il faut envisager la robe, voire la jupe pour peu qu’on mettre un chemisier avec (un chemisier !), les souliers de fille et un minimum de bijoux qui pètent et sentent le Nouvel An. Dans les années 80, le bijou qui pète, c’est pas ce qui manque !

Ma mère envisage mon placard, envisage le sien pour prêt (là je menace de me suicider à la douche d’azote) et finit par décréter « qu’on va aller en courses ». Là, j’entame un moment d’intense recueillement pour avoir la force de vous narrer la chose.

A suivre.

KLAUS NOMI - LET ME FREEZE AGAIN TO DEATH

Il y a des interprétations live où il se passe quelque chose d'inexplicable, de fort, de déchirant ; ça vous prend aux tripes et vous le l'oubliez jamais. Et lorsqu'elles sont filmées, c'est une chance inespérée. En voici une.



Klaus Nomi, c'était l'opéra rencontrant la new wave. Des imbéciles riront sans doute de son look, mix du Joker et de Pee-Wee Herman, mais leurs rires s'arrêteront de suite lorsque Nomi ouvrira la bouche car, pour chanter comme lui, ce n'est pas du talent qu'il faut, mais du génie.

Cold Song, requiem magnifique, était une adaptation d'un des actes de l'opéra King Arthur de Purcell. A l'écoute des applaudissements, il est évident que le public a compris qu'il venait d'assister à quelque chose d'unique.
Le dernier plan chantant de cette vidéo est saisissant. Ce n'est plus un visage qu'il arbore mais un masque mortuaire et son regard est d'une puissance dévastatrice. Il devient la musique et fusionne avec les paroles. S'y identifiant complètement, il jette un dernier regard sur la vie et le premier sur la mort, la sienne. Atteint du SIDA, il se savait probablement condamné par la maladie, ajoutant ainsi une touche prémonitoire et morbide à l'œuvre.

Il décédera six mois plus tard, dans des conditions épouvantables faute de réponse médicale face à ce "cancer gay" encore méconnu, le 6 août 1983.

MES TRES CHERS PROFS...

L’école étant obligatoire jusqu’à 16 ans, cela permet de se construire une histoire personnelle au fil des dizaines de profs rencontrés durant sa vie estudiantine. Le constat est le même pour tout le monde : il y en a eu des biens, certes, mais il faut tout de même admettre qu’on en a croisé un sacré paquet qui avaient de gros problèmes !
Ayant fait toute ma scolarité en école publique, cela permettait, sans le vouloir, de doubler mes chances de croiser de véritables monstres de foire. Je n’ai pas été déçu.

Je classerai mes profs en trois catégories explicites.

Les tarés


On a tous eu un prof taré, et souvent plusieurs. Vivant dans son monde, ne comprenant pas tout, sujet à des crises, voire complètement halluciné, mais pas méchant, le prof taré est plus une source d’amusement qu’autre chose et celui dont on peut se souvenir le plus facilement, et parfois même avec plaisir bien des années après.


M. T. était un prof de maths et de physique. Grand, brun, lunettes, moustachu, 30 ans à tout casser, il était mon professeur principal en 6e et me rassurait car il ressemblait comme deux gouttes d’eau à un de mes oncles.
Etant la pire buse en mathématiques du monde, je craignais à chaque rentrée le pire, me voyant déjà tomber sur un sadique de première. Ça arriverait évidemment, mais pas avec lui puisque je découvris, avec le reste de mes camarades, que M. T. n’en avait rien à foutre de sa classe. Il faisait ses cours dans une ambiance digne d’un marché aux puces. Personne n’écoutait, tout le monde faisait autre chose (discutait, dessinait, riait…) et lui continuait à écrire au tableau ses chiffres et ses lettres tout en parlant dans le vide.
Devant ce manque d’autorité, et surtout ce je-m’en-foutisme assumé, il eut des problèmes avec des parents d’élèves d’autres classes, certains voulaient même le faire virer. Les braves gens. Il n’était pourtant pas méchant.
Il arriva un jour pourtant où il péta un plomb et coursa dans toute la classe un élève qui s’était foutu de lui avec, à la main, le compas géant du tableau... Sans doute que M. T. avait oublié de prendre ses gouttes ce matin là.



Mme L. était la seule prof de musique de mon collège. Il fallut attendre 1988 pour en voir arriver un second, et pas un marrant, et entendre ainsi les lamentations des anciens et autres redoublants qui regrettaient bien leur Mme L. Non pas parce qu’elle était sympa ou compétente, mais juste parce qu’avec elle, on était assuré de passer une heure tranquille.
Elle faisait partie de ces femmes qui font vieille même jeune. Probablement âgée de 45 ans quand je l’ai connue, on lui en donnait facilement 20 de plus. Son look très particulier ne l’arrangeait pas. Affectionnant les grands voiles et autres châles, chaussant en été des sandales dévoilant des pieds bouffés par la corne, elle portait sur sa vieille tête une épaisse tignasse crêpée blonde poivre et sel. Toujours affublée d’un énorme sac à main tenant plus de la caisse à outils qu’autre chose et semblant être en bois, munie d’une paire d’yeux écarquillés et d’un sourire haut perché donnant l’impression qu’elle était sous LSD, elle était le prototype même du prof qu’aucun élève ne prendrait jamais au sérieux.
Négligeant le peu de cours qu’elle voulait nous imposer, je n’ai jamais appris une seule note de musique avec elle, ce qui me ferait regretter mon attitude punk quelques années plus tard lorsque je me mis à tripoter des claviers. De toute façon, plus que l’enseignement du solfège, elle préférait largement nous faire chanter en canon en nous accompagnant avec son orgue aux touches aussi jaunies et ébréchées que ses dents. Une fois, elle tenta de nous faire chanter la Marseillaise. Allez demander ça à des ados, franchement… Peine perdue. Alors elle nous fila comme devoir de copier trois fois de suite les paroles. Exercice absurde. Ne voulant pas m’emmerder, je les copiais une fois puis ajoutais dessous « x 3 ». J’ai eu 0 évidemment.
N’ayant aucune autorité sur sa classe, votre serviteur, et d’autres, s’étaient spécialisés dans l’utilisation de ces tout juste 60mn pour faire tout et surtout n’importe quoi. Pour nous, c’était comme une heure de permanence. Du pillage des devoirs des autres pour le cours suivant en passant par l’échange de petits mots avec les copines voire carrément de monter sur sa table et de danser comme Andy McCluskey sous les applaudissements de ses camarades hilares, tout était permis et rien ne lui fut épargné. Se faire coller par ses soins était presque une récompense. J’ai le souvenir de deux heures de colle avec des potes à pleurer de rire tant nous nous amusions.
Un jour que j’étais déchaîné, et sans doute que j’avais dépassé sa limite acceptable, pourtant très large, elle exigea mon carnet de correspondance. Là, ça ne rigolait plus. Pendant que je tergiversais, usant d’arguments chocs pour éviter ce mot, comme quoi mes parents me priveraient de nourriture pendant quatre ans et aussi de regarder l’Académie Des 9, achevant ainsi de faire rire toute la classe, mon meilleur pote et voisin de table me dit en douce : « Tiens, prends le mien ! » Les binômes de potaches sont redoutables pour les profs. L’union fait la farce. Me saisissant de son carnet, je le donnais à la vilaine prof afin qu’elle inscrive noir sur blanc, à l’intention de mes parents, le détail de mon comportement déplorable.
De sa meilleure écriture, elle y écrivit que j’étais un fauteur de troubles pour la classe et que j’empêchais mes petits camarades d’étudier. Cette phrase allait très souvent revenir à mon propos…


Lorsqu’elle me le rendit, elle demanda de voir la fois prochaine ce mot signé par mes vieux.
La semaine suivante, elle vint à ma table et me réclama mon carnet pour y voir les dites signatures. J’attendais ce moment depuis 8 jours. Prenant un air étonné et offusqué, je lui demandais pourquoi et de lui répliquer, une fois qu’elle m’eut rafraîchi la mémoire, que cette histoire de mot n’était jamais arrivée. Elle devait rêver ou confondre avec un autre élève. Elle exigea mon carnet, de suite ! Quoi de plus drôle que ces faibles voulant jouer les durs ? Je le lui donnais, toujours en protestant de l’injustice de la chose. Elle chercha longuement son mot dedans, sans le trouver. Forcément. Elle se mit à hurler que j’avais arraché la page. J’avais tout prévu.

- Non madame, les pages sont numérotées et elles sont toutes là ! Vous pouvez vérifier. Je n’oserai jamais déchirer mon carnet, c’est un acte trop grave. Je vous dis que vous confondez avec quelqu’un d’autre ! Moi je suis sage en classe, j’étudie beaucoup et je vous respecte !

Elle compta donc les pages, elles étaient toutes là. Elle amorça un début d’explication comme quoi c’était un nouveau carnet mais non, il était fort bien rempli déjà… Dernière chance pour elle, j’avais effacé son mot. Et moi de poursuivre, toujours très relax :

- Au Tipp-Exx ? Il y aurait un gros pâté blanc. A l’effaceur ? Vous écrivez au stylo Bic non ? A la gomme bleue ? Ça déchire le papier. Vérifiez, mon carnet est immaculé, comme ma conscience. Je n’ai rien fait madame.

Complètement à côté de ses sandales, elle me rendit le carnet et s’en alla piteusement vers son bureau où il était inscrit depuis des années, sur le devant, au marqueur noir : « Ne pas donner de cacahouètes au singe derrière le bureau ! ». Je pense qu’elle a vraiment cru qu’elle perdait la boule sur ce coup là, qui fut un de mes coups de maître-potache. Mon pote, agité de violents spasmes, en a presque fait sous lui tant il s’empêchait de rire. A noter que, après lui avoir expliqué, il fit signé le mot par sa propre mère, que je connaissais et qui m’aimait bien. Cela la fit beaucoup rire elle aussi.


Mme L. était une prof d’anglais. Ce fut même la première que j’ai eue en 6e. Je la retrouverais en 4e puis en 3e. Contrairement à moi, elle n’avait pas changé depuis. Incapable de s’imposer, très naïve, gobant couleuvres sur couleuvres et ne voyant rien, elle se faisait toujours posséder par les élèves plus malins qu’elle, ce qui n’était pas dur. Combien de fois lui ai-je présenté mon cahier avec, comme preuve de devoir fait, une succession de mots anglais ne voulant rien dire et écrits 5mn avant ? Toute l’astuce était de lui montrer sans qu’elle n’en voit le détail mais qu’elle comprenne tout de même que la page était bien pleine, donc le devoir fait. Du bluff d’artiste.
Très limitée question patience et nerfs, elle perdait rapidement ses moyens quand sa classe foutait un peu trop le souk. Elle tapait du pied comme une malade sur l’estrade en criant : « Non non non ! J’en ai maaaaarre ! Ça suffiiiiiit ! » Une fois même, elle s’en alla pleurer contre l’armoire. Le calvaire de ces profs poussés à bout…
Syndicaliste à mort, elle nous distribuait régulièrement tracts et invitations à destination de nos parents pour venir défiler avec elle les jours de grève. Les lendemains de manif, elle nous racontait parfois, avec beaucoup d’exaltation dans ce qui lui restait de voix, qu’elle avait tapé sur un tambour en braillant des slogans engagés...
Un matin, un des élèves de la classe (j’étais en 3e), déchira à grand bruit la petite enveloppe d’invitation qu’elle venait de nous remettre à chacun. Elle le vit et cela la mit en colère. Elle commença à dire que c’était pour nous et nos parents qu’elle s’en allait défiler et qu’ils feraient mieux de venir tous. Le déchireur lui répliqua que nos parents bossaient et qu’ils avaient donc autre chose à foutre. De plus, lorsqu’ils avaient des problèmes dans leur job, ce n’était pas les profs qui allaient les soutenir ! Un tonnerre d’applaudissement ponctua ces phrases simples et bien senties et la pauvre prof de devenir rouge, encore, mais de rage cette fois.


Mme D. était une prof de français, la dernière que j’ai eu en 3e. Maigre, sèche, déshydratée, cheveux décolorés blond-blanc et presque en brosse façon Spagna, la quarantaine bien entamée, les sourcils rasés et (mal) redessinés au crayon, elle était pénible et avait une voix donnant des envies de meurtre. De par mon comportement, elle me détestait mais savait quand même rester objective puisque je décrochais à chaque trimestre, et de loin, la meilleure note de rédaction de la classe et tout ça sans me fouler. C’est ce qui m’autorisait, je pense, à animer à ma façon chacun de ses cours quitte à ce qu’elle l’écrive ensuite sur mes trimestres :


Imaginez la tête de mes parents devant ces quelques lignes…
Le lundi matin, nous démarrions avec elle, et en fanfare, puisque c’était dictée. Nous poussions tous en chœur un soupir qui en disait long sur notre ennui. Cet ennui qui résume bien toute ma scolarité, avec des cours inintéressants, des profs ne sachant pas les rendre vivants et attendant comme nous que la cloche sonne. Pour le tromper, avec trois copains, nous faisions des concours à celui qui ferait le plus de fautes dans le texte. On s’amuse comme on peut. Comme une « team » improvisée de sous-titreurs de séries, nou ékrivion com sa, ce qui portait chacune de nos dictées à plus de 70 fautes par texte en moyenne. Un matin, la prof dicta la phrase : « l’ambiance était très gaie ». F., l’un de mes potes, écrivit « gay », et comme il l’était en plus, cela lui paraissait encore plus normal de l’orthographier de cette façon. Le lundi suivant, elle rendit les copies et fit un aparté en riant à moitié, un peu gênée, en disant que quelqu’un avait écrit le mot « gaie » d’une façon peu orthodoxe… F. se mit à hurler de rire en disant tout fort : « Mais qu’elle est con celle-là ! »
Elle trimbalait toujours avec elle un sac fort garni qu’elle déposait au pied de son bureau et où dépassait parfois de l’étoffe blanche ressemblant à de la dentelle. Cela nous intriguait fortement. Etait-ce sa robe de mariée ? Devant tant d’interrogations, il nous fallait une réponse et elle vint d’un mec de la classe qui se leva pour carrément aller fouiller dedans pendant qu’elle avait le dos tourné. N’étant pas très discret, il se fit gauler par la prof qui fut outrée et l’expédia violemment, ce qui est compréhensible. Mais nous avions enfin la réponse ! Ce sac contenait des chaussons et autres collants de danse. Sans doute qu’après la classe, elle se rendait à un cours de gym tonic ou assimilé. Comme aurait dit mon père : « Elle n’est pas fatiguée de sa journée de boulot celle-là ! »
Son attitude de prof pète-sec attira des haines. Un ancien pote l’ayant également me racontait que sa classe était une véritable zone de guerre avec elle. Dès qu’elle avait le dos tourné, tout le monde lui lançait quelque chose. A chaque fin de cours, il y avait sur l’estrade des dizaines d’énormes boulettes de papier, du pain et autres objets indéterminés. Une pile s’écrasa même sur le tableau, juste à côté de sa vieille tête décolorée. Ça devenait dangereux pour elle.
Notre propre classe n’était pas violente mais le chahut y était constant. Nous papotions comme des bignoles et produisions quantité de bruits improbables, comme des hurlements de douleur, des rots bien gras ou « la jungle » comme nous appelions ça. Dès qu’elle se retournait, chacun y allait de son bruitage sauvage, des cigales en rut au vent dans les feuilles jusqu’au singe devenant fou. Je la revois un après-midi comme ça, assez démoralisée car ayant compris que nous ne nous arrêterions jamais, et de nous dire d’une voix lasse : « Et vous vous croyez malins ? »
Un jour, elle se décida à agir. Ayant constaté que chacun s’asseyait avec qui, et comme il le voulait aux tables, elle organisa un tirage au sort. Le hasard déterminerait pour le reste de l’année notre voisin(e). Sans doute pensait-elle que briser les groupes de potaches résoudrait tout. Chacun confectionna donc un petit bout de papier avec son patronyme dessus et le mit dans une ancienne boîte de Kleenex en carton. C’était la tombola. Devant le ridicule de la chose, il fallait intervenir. Il y eut bourrage d’urne et près de 60 petits papiers se retrouvèrent dans la boîte alors que nous devions être 28 ou 29… Ceux avec des noms de stars, comme Carl Lewis, John Wayne ou Goldorak, furent facilement repérés par la prof, mais pas ceux avec des noms et prénoms imaginaires réalistes. Un élève se retrouva associé à « George Abdullah ». Et Mme D. de demander : « Où est George ? Il est absent aujourd’hui ? » Nous nous décrochions la mâchoire de rire devant sa connerie profonde.


Le lycée fut aussi une source d’enseignants bien allumés. M. C. était un prof de dessin industriel d’une cinquantaine d’années. On l’avait trois heures d’affilée pour démarrer la semaine et ce n’était pas choupi. A son visage cramoisi, nous comprîmes assez vite à qui nous avions affaire. C’était un vieux poivrot qui devait se soûler la gueule tout le weekend et en avait encore des émanations le lundi matin. Il nous le confia d’ailleurs à la fin de l’année, en nous déclarant que le calva, c’était son truc…
Dès le premier jour, il tenta de s’imposer en passant en revue le matériel de chacun exigé pour son cours. J’avais un critérium 0,6 pourtant tout neuf, mais pas à la bonne taille pour lui, exigeant du 0,5. Il me colla donc un devoir supplémentaire en guise de punition en attendant que j’en achète un autre. Il en était hors de question. Lors de la seconde inspection, j’empruntais celui d’un copain, un 0,5, et je fis toute mon année avec mon 0,6 ce qu’il ne remarqua jamais, illustrant bien là toute la connerie de ces enseignants. Dans une autre classe où j’avais une connaissance, on me raconta que M. C. fit la même chose, mais au lieu d’une punition, il mit carrément le mauvais crayon d’un élève dans la poubelle à côté de son bureau. L’élève furax se leva, prit la trousse du prof et la mis aussi dans la poubelle…
Presque à chaque cours, il cherchait la bagarre avec nous. Il fallait qu’il boxe, c’était plus fort que lui. Chacun y eu droit dans la classe. Quand ce fut mon tour, il me dit tout le bien qu’il pensait de moi, comme quoi j’étais l’exemple type de l’élève arrivant le dernier et repartant le premier, ce qui me fit beaucoup rire intérieurement. C’était tellement ça en plus. Il attendait sans doute que je réponde, outré, et qu’ainsi s’engage une joute verbale où il serait de toute manière le vainqueur car les profs ont toujours raison sur leurs élèves, même quand ils ont tort. Peine perdue. Je savais que c’est ce qu’il désirait le plus. Je ne dis donc rien et encaissais sans broncher avec un petit sourire en coin tant il m’amusait. J’avais 16 ans et ma personnalité était faite. Ce n’était pas lui qui allait me faire pleurer. Il se lassa bien vite de mon attitude digne d’un sac de farine et s’en alla à la recherche d’un véritable sparring partner qui saurait répliquer, lui donnant ainsi son content de gnons. Des gnons verbaux évidemment. Pourtant, un matin, dans ma classe, il se battit réellement à coups de poing avec un élève. C’était inévitable. Son comportement fit qu’il eut toute l’année les pneus de sa voiture crevés.


Les sales cons

Les profs « sales cons » ne sont pas foncièrement mauvais au sens propre du terme mais ce ne sont pas des gens bien tout de même. Ils ont souvent une très haute opinion d’eux-mêmes et prennent leurs élèves de haut ou carrément pour de la merde en leur faisant bien comprendre la chose.

Classe de 4e. Deuxième langue vivante, espagnol. Dans ma juvénile connerie, je pensais que ce serait facile, que c’était comme le français et qu’il suffisait simplement de mettre des « o » et des « a » à chaque fin de phrase… Hélas, c’était plus compliqué que ça. Vu les tonnes de verbe à apprendre et surtout la sonorité EXTREMEMENT désagréable de cette langue à mes oreilles, je larguais l’affaire en moins de deux mois et décidais de ne plus me faire chier à tenter de l’apprendre. C’est là que je compris que j’aurais dû faire de l’allemand. Certains me diront que, question sonorité, l’allemand, c’est pas non plus génial. Je ne suis pas d’accord. L’allemand est une langue martiale et puissante, on donne des ordres avec et tout le monde obéit. L’espagnol, c’est juste bon pour vendre des piments au bord des routes.


Pour nous enseigner la langue de Franco, nous avions Mme I. Dans le dico, au mot « radasse », on aurait pu mettre sa photo en guise de définition. Peut-être 40 balais, le visage luisant de crème grasse, maquillée comme un carré d’as, coiffée et décolorée « jeune » alors qu’elle n’avait plus l’âge pour ce genre de coupe, fringues chicos, parfois un futal en peau de vache moulant un cul plat et flasque, des tas de colliers clinquants et autres rangs de perles, puante de prétention et de parfum de luxe, elle me parut de suite antipathique.
De part son look de semi prostituée, elle attirait l’œil de quelques gugusses du collège, élèves comme profs, mais ils n’avaient aucune chance. Elle n’aimait que les femmes et toute l’école savait qu’elle rejoignait son mari à chaque récréation, une prof de maths très masculine, clone de Gianna Nannini.
Du fait que j’avais décidé que je foutrais plus rien dans son cours, ou juste le minimum syndical, en trichant un maximum, et que je ne masquerai même pas ma mauvaise volonté, la señorita I. m’apprécia autant que je l’appréciais. Et il arriva ce qui devait arriver.
Un jour qu’elle m’interrogeait sur une leçon que je n’avais pas apprise, je la fixais d’un air intrigué en ne disant rien. Elle réitéra sa question, toujours en espagnol. Cette langue était vraiment trop insupportable pour moi, alors je lui demandais de me parler en français, histoire que je pige ce qu’elle me demandait et que, peut-être, je puisse lui répondre. Ce fut pour elle la goutte de Chanel qui déborda de son flacon et elle me répondit que « je gâchais mon avenir et que je finirai probablement sous un pont ». Cette phrase m’a beaucoup choqué sur le moment. Quel est l’intérêt de balancer ça à un ado ? Dire que j’étais une brelle, pas de problème, mais ça, c’était juste de la méchanceté gratuite. Je lui répondis d’une manière fulgurante qu’elle n’avait pas à me dire ça car si elle était coincée dans ce bahut minable, c’est qu’elle n’avait pas le niveau pour enseigner plus haut et que, contrairement à elle, moi mon avenir était encore devant moi ! Il y eut un silence de mort dans la classe. La prof changea de couleur. Sa gueule huileuse masqua difficilement son malaise, seule une grimace de haine transpira de ses pores noyés par la graisse de baleine, mais elle ne fit rien du tout en représailles immédiates ce qui m’étonna fortement. Je me voyais déjà avec un mot sur le carnet ou aller chez la conseillère d’éducation. Sans doute que j’étais trop vieux pour tout ça. J’étais en 4e et ce genre de chose n’impressionne que les élèves de 6e et de 5e. Après, c’est fini.
Je me disais qu’elle se vengerait bien un jour et j’avais raison puisque, lors du premier conseil de classe, qui se passa très peu de temps après cet incident, elle demanda un blâme de conduite pour moi et fit tout pour que je l’aie. Peine perdue. Je ne reçus qu’un avertissement de conduite doublé d’un autre de travail. J’étais habitué, j’en avais quasiment à chaque trimestre. Même mes parents ne disaient plus rien. On s’habitue à tout. Better chance next time mala vida.


Mme G. reste un souvenir gourmand pour moi. Affublée d’un nom comique, nous découvrions cette jeune prof de physique-biologie lors de ma seconde 5e. C’était sa première année d’enseignante. Nouvelle et handicapée patronymique, elle aurait dû faire profil bas si elle avait été intelligente. Hélas, elle était bête et tenta de nous dominer et de s’imposer. Le rapport de force, ce n’est pas la bonne solution. Des ados respecteront toujours plus un prof sympa et humble qu’une tête de con voulant se la péter.
Elle était presque malfaisante mais ne m’a jamais rien fait personnellement. J’assurais bien en biologie et je trichais pour la physique, alors ça allait. Mais nous avions dans la classe un pauvre gars, A. Originaire du Cameroun, il venait tout juste de débarquer en France et créchait dans le minuscule appart d’un oncle qu’il nous fit visiter un après-midi et qui tenait plus du taudis qu’autre chose. Faute d’argent, il n’avait jamais les bonnes affaires et très peu de matériel. Un jour, il rendit un devoir sur des petits bouts de carton alimentaire faute d’avoir des feuilles. J’appris qu’il était suivi par l’assistante sociale de l’école, ce qui en disait long.
Mme G. le prit en grippe. Racisme primaire ou besoin de latter quelqu’un de presque à terre ? On n’a jamais su. Toujours est-il qu’elle ne le lâchait pas. Mauvaises notes à répétition mais surtout brimades sans relâche, presque du harcèlement. Pour elle, A. était toujours stupide, toujours nul etc. Tout le monde avait remarqué le comportement scandaleux de cette prof avec cet élève déjà pas très gâté. C’était dégueulasse. Lui ne disait rien et encaissait. C’était lui qui faisait profil bas. Par chance, tout se paie dans la vie. Et le hasard voulu que ce fut moi qui ai l’honneur de détruire cette prof nuisible.
A la fin de l’année, des inspecteurs se sont pointés pour évaluer Mme G. Elle jouait sa titularisation. Et c’est nous qui héritions du rôle de la classe-témoin. Un ou deux gradés de l’Education nationale entrèrent et se présentèrent à nous. Ils nous expliquèrent rapidement qu’ils allaient passer à quelques tables, les fameux établis en carrelage blanc avec le bec de gaz au coin et parfois un évier-robinet, pour discuter un peu avec nous de ce que nous avions fait cette année avec cette prof. Il fallait voir le comportement de Mme G. Froide et méprisante toute l’année, elle fut brusquement chaleureuse et adorable avec toute la classe pendant que les inspecteurs étaient là. Au bal des hypocrites, elle allait danser toute la nuit celle-là !


Arrivant à ma table, que je partageais avec un mec pas très fut-fut mais sympa, l’inspecteur, un clone de Tom Bosley, nous questionna. Parlant pour deux, je pris mon meilleur profil de l’innocent que l’on croit sur parole et j’ai dit non à presque tout ce qu’il nous énumérait. « Ah ben non, ça on l’a pas fait ! Ça non plus ! Pas vu ! Non ! La sonnette ? Nan, pas fait ! » etc. C’était faux, on en avait fait au moins la moitié. Nos cahiers en témoignaient mais il ne les ouvrit même pas. L’inspecteur fut halluciné de mes « sincères » réponses, nous disant que ce n’était pas normal. Il nota tout ça et repartit dans son coin.
Le cours se termina et tous les élèves quittèrent la classe. Ce fut la dernière fois que vous vîmes Mme G. puisque nous sûmes dans la journée qu’elle avait fait une crise d’hystérie en apprenant qu’elle avait été recalée et non titularisée. D’ailleurs, sur les quelques semaines qu’il restait avant les grandes vacances, elle ne revint pas au collège, soignant sans doute ses petits nerfs. Comme ce fut doux.
Près de 30 ans plus tard, je reste persuadé d’avoir été l’artisan de sa chute et j’en éprouve encore aujourd’hui une grande fierté. S’acharner sur des faibles, c’est comme aller casser la gueule à un amish, on ne risque rien et c’est la plus grande lâcheté au monde. Ça mérite d’être puni. Et durement.


Les malfaisants

Catégorie noire, les malfaisants sont ces profs qui détruisent sciemment certains de leurs élèves et y prennent du plaisir. Ils font des victimes à chaque génération.

Mon premier prof malfaisant fut découvert à l’école primaire, en CM1. Mme R. brisa ma vision des institutrices que j’avais presque portée aux nues de par mon CP. C’est avec elle que le sens du mot « injustice » me fut révélé et que j’ai goûté pour la première fois à la haine envers un enseignant.
Mme R. était corrompue. Elle se faisait rincer par certains élèves à coups de fleurs et de chocolats, ce qui ne devait pas arranger son tour de hanches déjà fort volumineux… Ces cadeaux n’étaient pas spontanés. Les fayots qui les amenaient ne faisaient qu’exécuter ce que leurs parents, probablement anciens fayots eux-mêmes, leur disaient de faire. Je découvris avec le temps que ces gens-là étaient bien souvent délégués des parents d’élèves.
En plus d’être ouverte à la corruption passive, c’était également une instit’ lamentable. Son truc préféré était de nous faire faire de la copie tout l’après-midi. Nous prenions notre livre de l’année, « L’Île Rose », bouquin des années 20, grotesque au demeurant, et en avant pour des dizaines de pages à recopier, et EN SILENCE ! Pourquoi ? Pour rien. Enfin si, pour avoir la paix sans doute. Pendant ce temps-là, Mme R. reposait ses jambons ou corrigeait ses copies au lieu de le faire à la maison...
Elle distribuait également claques à la chaîne selon son bon vouloir. Nous étions au tout début des années 80 et, les châtiments corporels avaient beau être bannis depuis un certain temps, ça se pratiquait toujours plus ou moins même si nous étions assez loin de ce qu’avaient pu subir nos parents. J’y ai eu droit, comme la majorité des garçons de la classe d’ailleurs. Très rarement les filles. A la moindre déconnade, faute ou oubli, paf ! Elle avait une méthode bien à elle pour ça. Elle vous appelait à son bureau, prenait votre visage entre ses deux mains aux doigts boudinés, vous caressait les joues une fois ou deux puis les ouvraient en grand et les refermaient violemment dessus, comme on écrase une mouche. Plus que la douleur cuisante, c’était l’humiliation de se faire baffer comme ça devant tout le monde qui était la pire souffrance. J’appris bien des années plus tard, et de sources sures, que Mme R. était régulièrement dérouillée par son alcoolo de mari. Il lui arrivait même de se pointer le matin à l’école complètement bleue des coups reçus la veille. La voilà la raison pour laquelle elle nous cognait ! Il fallait qu’elle se venge de sa vie minable et des hommes en général. C’était sans doute plus facile de nous claquer le beignet que de quitter son bonhomme.
Mais pire que les copies usantes et stériles ou les baffes en stéréo, ce que je garderai comme le plus mauvais souvenir de cette instit’, c’est le fait qu’elle m’ait volé ma victoire.
Mi 82, une opération de la prévention routière se déroula dans notre école. Toutes les classes de CM1 étaient concernées. Il y aurait une sorte de test un matin sur le code de la route et le meilleur élève de chacune des classes testées se verra le droit de conduire sur un parcours, avec un accompagnateur, une voiture, une vraie ! J’étais au courant de tout ça depuis longtemps puisque le parcours se trouvait sur les allées juste en bas de chez moi. J’avais vu s’installer grand chapiteau et petites voitures, des Citroën Visa. Tout cela nous faisait saliver.


Le matin du test arriva vite. J’ai le souvenir de diapos présentées et de cases à cocher pour la réponse. Comme le code quoi !
Peut-être une semaine plus tard, les résultats tombèrent. Mme R. annonça que le meilleur élève de la classe sur ce test n’était autre que… moi ! J’en fus le premier surpris vu que je me situais dans la moyenne des élèves question notes et classement à la fin de l’année. Pas vraiment une tête donc. Mais là, j’étais bel et bien le N°1 avec un score de 29 points. La Visa était à moi. Je sentais déjà les pédales sous mes pieds et le volant dans mes petites mains. Hélas, c’était sans compter sur Mme R. Elle décida d’accorder arbitrairement 3 points de plus à l’élève classée seconde et qui avait fait 27 points. Cela porta son score à 30. Elle était devenue N°1, c’est elle qui conduirait la bagnole en bas de chez moi et je l’avais dans le cul. Imaginez mon désarroi.
Pourquoi 3 points de plus ? Parce que cette élève était l’une de ces fayottes qui approvisionnait très régulièrement Mme R. en bouquets et autres douceurs. Et sans être parano, je pense que cela lui faisait grandement plaisir de me priver de ma victoire. J’ai toujours eu le sentiment qu’elle me détestait, je n’ai jamais su pourquoi d’ailleurs. Je ne foutais même pas le bordel à ce moment là, croyant encore à toutes ces conneries de bonnes notes pour avoir plus tard « un bon travail et un bel avenir »… Sans doute que ma coupe au bol ne lui revenait pas. On était pourtant nombreux à en avoir une dans la classe…
Ce qui me sidère maintenant, c’est la passivité à laquelle j’ai réagi. Je n’ai rien dit, je ne crois même ne pas en avoir touché un mot à mes parents. La prof avait parlé, il n’y avait qu’à s’écraser. Sans doute que j’appliquais l’éducation de ma mère : « Ne rien dire pour ne pas se faire mal voir ! » Bref, se laisser marcher dessus en souriant… Mon adolescence explosive m’a sauvé là-dessus.
Je n’ai jamais oublié cette injustice, ni cette institutrice. Je l’ai revue dans une rue de ma ville voilà près de 20 ans de cela et nous nous sommes bien reconnus lorsque nos yeux se sont croisés. La haine était intacte des deux côtés. Je me suis toujours promis que le jour où j’apprendrais son décès, je me ferai un bon gueuleton.


Mme D. était une prof de maths. Je l’avais en soutien d’une heure un lundi matin sur deux en 6e. C’est un de mes pires souvenirs d’école. Le meilleur moment avec elle, c’est lorsque je quittais son cours et que je me disais que je ne la reverrai que dans deux semaines. Une délivrance. J’avais sauvé ma peau. Mais le temps passe vite et le lundi fatidique revenait toujours bien trop rapidement. Comme je l’avais en première heure pour entamer la semaine, la machine à angoisse démarrait dès le dimanche soir. Je sentais un ciseau glacé me découper les tripes.
Je me revois en hiver, tôt, le jour pas encore levé, marchant sous la lumière orange blafarde des alignements de réverbères pour me rendre à l’école. Résigné, les yeux baissés, je voyais mon ombre s’étirer au fur et à mesure que j’avançais pour s’effacer puis se dédoubler dès que je passais sous un autre néon public. J’avais l’impression que mon âme me quittait. Je me sentais en danger de mort, littéralement. C’était comme si je montais à l’échafaud. D’ailleurs, c’était ça. Tous les 15 jours, j’étais condamné à la peine capitale, j’attendais mon exécution pendant une semaine et le lundi suivant, j’étais guillotiné.
Mme D. amplifiait sa laideur naturelle par un look de bibliothécaire des années 70. Une queue de cheval attachant des cheveux gras et ternes, de grosses lunettes, des chemisiers ou T-shirts blancs informes pas repassés, parfois tachés, des jupes noires tentant de cacher un cul de percheron, et une tronche jamais maquillée où l’humour, et probablement l’amour, étaient totalement absents.
Son plaisir était de harceler les nuls en maths et de les faire chuter avec des questions-piège. Le genre, combien de fois X est-il contenu dans Y ? Etant infoutu de répondre à ce genre de truc, j’étais rabaissé devant tout le monde et régulièrement puni. Ses punitions consistaient à des copies de tables de multiplication.

- Tu me copieras 100 fois la table des 7 pour la semaine prochaine ! Comme ça, peut-être que tu la sauras !

Ça c’est de la pédagogie ! Quasiment à chaque cours, j’y avais droit. De retour chez moi, je copiais ça machinalement, tristement. Encore aujourd’hui, j’ai du mal à savoir si 7x7 font 49 ou 56…
Mais le fait que je perdais mon temps de libre, tout en me chopant des crampes à la main, à écrire sur les tables ne suffisait sans doute pas à son bonheur et elle passa au stade supérieur en me collant claques derrière la tête et autres arrachages de poils. Vous savez, les pattes devant les oreilles. On les chope à la racine avec le pouce et l’index et on tire vers le haut. Ça fait TRES mal ça. Elle me la fait plusieurs fois. Je gueulais de douleur et ça semblait lui faire du bien. Il était clair que cette bonne femme avait d’énormes problèmes. Ce serait aujourd’hui, parité oblige, je lui casserai la gueule comme si c’était un homme, mais je n’avais que 10 ans et demi, je sortais tout juste de l’école primaire et n’étais pas prêt à affronter quelqu’un d’aussi mauvais.
Tout cela date de 1983/84, et malgré le peu de cours que j’ai eu avec elle, je n’ai jamais oublié cette pourriture et le mal qu’elle m’a fait. Elle contribua à ma haine absolue et éternelle des maths, matière (fécale) synonyme de tourments, de souffrances et d’humiliations permanentes pour moi. J’espère qu’elle est morte depuis, d‘une maladie bien méchante et qu’elle a longuement souffert avant d’y passer. Et je suis soft là.



Mme M. était une prof de sport. Une bonne quarantaine d’années, un casque de cheveux blonds décolorés, une tronche de canne, un cou de poulet, affublée du même jogging intégral toute l’année, un truc semblant tricoté main, vert kaki quand je l’ai connue puis beige à la fin de ma scolarité dans ce collège, cette enseignante était aussi sportive que moi. Un après-midi qu’elle nous sommait de grimper à la corde lisse, en nous disant que c’était facile et que nous étions tous des faignants, un couillu de la classe lui demanda de montrer l’exemple. Elle répliqua sèchement qu’elle avait arrêté depuis longtemps « de jouer les clowns devant les élèves ! » Texto. Désolé mémère mais avec un tel jogging, tu es un clown toute l’année !
Son truc favori était de nous faire faire de l’endurance. Vous savez, courir en rond dans la cour comme des idiots jusqu’à épuisement total. Très utile pour avoir quasiment une heure de repos pour elle ! Nous en sortions crevés et tout transpirant. Je détestais ça. Ce qui fait que je me cachais derrière un arbre ou marchais le plus souvent, et je me ramassais des sales notes. Mais qu’importe ! Mes parents s’en foutaient du sport et je préférais ça plutôt que de puer la sueur ensuite. Quand nous débutions la matinée par « EPS » comme on disait à l’époque (Education Physique et Sportive), le reste de la journée était difficile, encore plus pour ceux qui ne rentraient pas le midi.
Le seul sport pratiqué par Mme M. était la chasse aux pétasses qui fumaient dans les vestiaires. Une tradition adolescente pourtant. Elle distribuait heures de colle et autres mots sur le carnet de correspondance à toutes celles qui se faisaient prendre en flag’. Ça ne devait pas être simple à expliquer le soir à ses parents ça… Un jour pourtant, avec une camarade, nous pénétrions dans sa loge pour lui ramener le carnet d’absence qu’elle avait oublié de signer le cours d’avant et nous la vîmes en train de fumer une blonde avec, juste au-dessus de sa tête, un panneau « DEFENSE DE FUMER ». Le contraste était saisissant. Elle comprit que, comme ses poumons, elle venait de se faire griller et tenta d’éteindre l’incendie en écrasant de suite sa clope dans un petit cendrier en verre qu’elle avait sans doute ramené, tout en disant piteusement : « Je ne devrai pas fumer ici… » J’aurais dû exploiter ça à l’époque mais c’était lors de ma première 5e. Elle me fichait plus ou moins la paix. Redoublant, je la retrouvais l’année suivante, en prof principale en plus, et c’est là qu’elle fît de moi sa cible prioritaire.


Le gosse apeuré que j’étais en 6e s’était blindé. Je faisais ma crise d’adolescence avec fureur. J’étais devenu ce genre d’élève qui répondait aux profs en utilisant l’humour, l’ironie et le sarcasme. Je les prenais carrément pour des cons en souriant. Ça les rendait encore plus dingues que de les insulter pour de bon. Exemple. Un jour, avec cette prof, elle nous distribua des feuilles pour inscrire nos scores après quelques épreuves ou je ne sais plus quoi. Il fallait mettre son nom et prénom en haut. D’humeur comique ce jour là, j’inscrivis simplement : « moi » dans la case. Quand elle releva les feuilles et qu’elle les passa en revue, elle demanda, pas contente, qui avait écrit : « moi ». Je levais la main et dis : « Moi ! » Toute la classe éclata de rire, mais pas la prof. C’est avec ce genre de nazerie, multipliée à l’infini, que je devins son homme à abattre. Comme elle me l’avait dit : « Jamais tu ne passeras en 4e ! » Elle en faisait une affaire personnelle et, en tant que prof principale, elle avait de solides arguments pour me dégager et me faire entreprendre ainsi un merveilleux CAP, CPPN, CPA et autres 4e technologique, toutes ces voies de garage ne menant à rien, qui ont détruit des avenirs d’élèves avant l’heure, et dont le seul but était d’alléger les collèges et de les débarrasser des fouteurs de merde mais aussi des rêveurs et autres semi-autistes.
Il ne faut pas croire que j’étais le seul à subir son prosélytisme là-dessus. D’autres y eurent droit également et dans les mêmes proportions. A croire qu’elle touchait sur chaque conversion ! Cela marcha chez certains, comme pour S., une fille de la classe. Mme M. lui rabâchait sans arrêt que ses notes étaient trop faibles pour passer en 4e et que c’était pour elle la meilleure solution. A force de taper sur un clou, il finit par rentrer. S. se laissa convaincre et, avant même la fin du 3e trimestre, elle entreprit les démarches pour se lancer dans un CAP dès l’année suivante. Pour elle, son sort était réglé. Mais d’autres faisaient encore de la résistance. Pour moi, ces orientations étaient synonymes d’échec scolaire total. Je savais qu’on y envoyait que les cassos. Il était hors de question pour moi d’aller là-dedans. J’aurais préféré encore tripler. Devant mon refus, la pression se fit encore plus grande. La phrase préférée de Mme M. sur mes trimestres était : « Songez à votre avenir ! ». Ça sentait mauvais. Il fallait réagir.


Le 3e trimestre se terminait et je m’étais réveillé les dernières semaines question boulot. Le bilan était là, j’avais la moyenne quasiment dans chaque matière. Armé de ces presque bonnes notes, et protégé par ma prof de français qui croyait en moi et m'encourageait, je pus échapper au sort peu enviable que Mme M. m’avait réservé dès le début de l’année.
Nous étions en fin d’après-midi, le conseil de classe venait tout juste de se terminer et le stress était intense pour moi, mon avenir se jouait là. C’est justement ma prof de français qui m’annonça la bonne nouvelle en sortant du collège et ce fut comme de mettre une soupape à une cocotte-minute sur le feu depuis des heures. Un soulagement incroyable. La raccompagnant jusqu’à sa voiture, une Renault 5 orange toute pourrie, je la questionnais sur la réaction de Mme M. lorsqu’elle sut que, malgré tous ses efforts pour m’en empêcher, je passais tout de même.

- Olalala, elle n’était vraiment pas joice !

Je l’avais vaincue. DTC vieille salope !
Rentrant finalement à la maison, afin d’annoncer la nouvelle à ma mère qui devait stresser autant que moi, je vis S. recroquevillée dans un coin. Elle pleurait à chaudes larmes et se faisait réconforter par ses copines. J’appris que Mme M. venait de lui dire que, finalement, ses notes auraient été suffisantes pour la faire passer en 4e. Si ce n’est pas de la dégueulasserie pure ça…