LA PREMIERE FOIS (VERSION FILLE)

Les hormones sont très vaches avec les adolescents. Pour les uns, elles jouent l’urgence et le besoin (les garçons) tandis que pour les autres, elles jouent le désintérêt voire la fuite (les filles).

Sitôt entré au collège, le mâle en formation n’a qu’une idée en tête. Voir une fille de près, de très près, sous toutes les coutures et si possible dans un premier temps mettre les mains. Mais ça ne marche pas comme ça. Pas tout de suite. Parce que dans le même temps, la donzelle rêve de ses copines (et pas comme vous croyez bande de pervers), des sorties entre copines et accessoirement du grand frère de la copine. Enfin, ce dernier point s’entend sans mettre les mains nulle part. Ni les siennes à lui et encore moins les siennes à elle.

Voilà donc le problème qui confine à la tragédie grecque. Il veut mais elle ne veut pas. Elle le trouve dégoûtant et il la trouve pimbêche. C’est vrai quoi, il n’est pas exigeant (au début). Il voudrait mettre la main sur un sein. Même par-dessus les vêtements. Juste sentir le renflement. Mais c’est pas plus envisageable que de voir Madonna épouser Ronald Reagan (on est au début des années 80 quoi merde!). Elle hésite déjà à le laisser insérer sa langue à lui dans sa bouche à elle alors pour ce qui est de tâter les protubérances mammaires, il peut se toucher, Amédée.

Quel choix lui reste-t-il au pauvre garçon envahi de sensations et de pensées, jour et nuit, qui ne pense qu’à ça ? Il passe en revue frénétiquement les pages sous-vêtements du catalogue Quelle et même la vue d’une gaine au chapitre « Femmes élégantes » lui met la trique et l’envoie aux toilettes tous les quarts d’heure provoquant une inquiétude très légitime de la mamie chez qui il passe les vacances et qui se demande s’il n’est pas affligé d’une diarrhée atmosphérique pour avoir abusé du Tang.


Il hésite à partager son infortune avec ses camarades qui clament, tous sans exception, qu’ils ont depuis longtemps fourré la belette dans le terrier. Il craint en effet de se voir attribuer le pire surnom qui soit en ces temps d’obscurantisme moyenâgeux : puceau ! Il fait donc comme les copains, il baratine, il invente, il enjolive, il mythonne.
Et ouais, il l’a fait. Il a vu les nibards de la voisine d’en face. Il a mis sa main dans la culotte de sa cousine (y’a pas de mal tant que ça reste dans la famille, regardez Christine Boutin). Il a fait hurler de plaisir une hollandaise majeure rencontrée au camping (là on confine à l’irréel voire au Saint Graal parce que la majeure, elle connait des trucs, elle a expérimenté des machins) et qui a insisté pour l’emmener sous sa tente pour attenter à sa pudeur (on le sait tous, les hollandaises, ce sont les pires. Enfin, après la fille en page 3 du Sun).

Ça plastronne dans la cour de récréation, ça parle haut, ça postillonne, ça bombe le torse pour impressionner les potes et le groupe de filles qui ne manque jamais de se trouver non loin de là.
Pendant ce temps, les filles se lamentent. Elles voudraient des baisers doux et surtout pas mouillés et ben non, pas moyen… L’adolescent boutonneux veut faire la Chose.
Alors on s’interroge entre copines. Si l’une l’a fait, qu’elle veuille bien renseigner les autres. Embrasser, on sait déjà que c’est nul. On s’attend à être irradiées de bonheur. On se retrouve barbouillées de salive du menton aux sourcils. On dirait un drap de bain gorgé de sirop qui s’essore dans la bouche. Beurk. En plus, s’il embrasse, il met les mains. Partout. Et il ne passe pas une main délicate et caressante. Que nenni. Il se découvre une vocation d’apprenti boulanger. Il pétrit, il malaxe, il remonte et aplatit tout ce qui passe à sa portée. C’est agréable comme de se faire rouler sur les galets un jour de tempête. En pire. Parce que les galets eux n’essaient pas de rentrer dans le pantalon en soufflant comme une forge viking une veille de départ à la bataille.

On s’interroge, nous les filles. Faut-il vraiment en passer par là ? Tout de suite ? Ne peut-on attendre un siècle ou deux ?
Et surtout, la question qui rend l’assemblée muette d’effroi : est-ce que ça fait mal ?!
Parce qu’on en a entendu des trucs en écoutant aux portes de la chambre des grandes sœurs ou en interviewant des copines plus délurées…. Quand le boutonneux va mettre sa matraque dans le fourreau, on va en voir de toutes les couleurs !

1/ ça fait mal
2/ on saigne comme un cochon qu’on égorge
3/ on risque de se retrouver enceinte.

Ça fait beaucoup. Tout ça pour faire plaisir au boutonneux qui menace d’aller voir sa cousine/sa voisine/sa vieille copine qui, elle, pratique la chose et en redemande même, la vilaine petite cochonne. Et si toi, pure jeune fille gloussante, tu dis non…c’est que tu es une COINCÉE ! L’insulte dont on ne se relève pas. Jamais.
Alors, on s’interroge. On hésite. On demande aux copines. C’est encore pire après avoir entendu les expériences des « autres qui l’ont fait ».

Le boutonneux, d’après la légende, va devenir tout rouge en lui enlevant sa culotte. Il va se mettre la main au paquet et le comprimer comme si son sifflet rose allait prendre son envol devant tant d’émotions. Il va parfois même prendre un air de consternation navrée et foncer aux toilettes. Il va revenir 10 minutes plus tard, récupérer des couleurs et enlever son pantalon. Il va garder chaussettes et pull-over (les chaussettes, il n’a pas le temps de les enlever, le pull-over il va le garder pour qu’on ne remarque pas qu’il n’a pas de poils sur le torse). Il va présenter Mickey à Minnie et faire deux aller-retour et demi avant de pousser un couinement étranglé et de se laisser tomber sur la donzelle. La donzelle qui attend que ça se passe. La Chose. Qui réalise que ce qui vient d’arriver là, c’est la Chose. Qui voit partir en trottant le boutonneux qui tient à la main un escargot exténué qu’il doit rafraîchir au plus vite. Elle a juste eu le temps de dire ouille et c’est fini. Tout ça pour ça. Bon. Hé ben. Autant se rhabiller et rentrer à la maison.

Que dire aux copines ? C’était trop génial ? On l’a fait toute la journée ? On va dire qu’on l’a fait. Que ça valait pas tout ce tintouin. Et puis, le boutonneux là, le soufflet de forge… on va lui dire de remballer son cure-dent. Le prochain qui voudra jouer de la cornemuse, c’est pas pour tout de suite !

SAMANTHA FOX

Mon tout premier contact avec Samantha Fox fut au travers d’une photo, une vignette dans le magazine Best, nous montrant cette blonde en très petite tenue. Elle portait une espèce de maillot de bain fait de très fines mailles noires. Elle était à poil tout en étant habillée. Quel choc! C’était la première fois que je voyais un truc pareil.
L’article, ironique, nous la présentait comme une des pin-up de la page 3 du Sun, tabloïd anglais à gros tirage, et qu’après nous avoir éclaté les yeux, elle s’apprêtait à faire de même avec nos oreilles puisqu’elle se mettait à la chanson. Je me rappelle encore de la phrase de fin : « La prochaine fois, on vous la met en 3D et on offre les mouchoirs ! » C’était en 1986 et je pensais encore qu’un mouchoir n’était là que pour essuyer ses larmes ou recueillir sa morve. Samantha allait m’apprendre une autre façon…


« Haaaan, touch me, touch me, I want to feel your body…” Durant l'été 86, quiconque tournait le bouton de sa radio tombait immanquablement sur ce refrain. Best avait raison. La blonde anglaise s’était lancée dans la chanson et avait cannibalisé les ondes avec ce titre et surtout par un clip provoquant. Rendez-vous compte : on voyait son cul ! Bon, c’était juste un bout de fesse dépassant d’un trou dans son jean. Quand on compare avec ce que l’on voit maintenant, les junkies trash façon Miley Cyrus par exemple, même la Madonna du début des années 90 fait banlieue. Alors Samantha et ses deux trous au cul, imaginez… Mais tout de même, pour l’époque, c‘était un séisme. On ne parlait que de ça. J’enviais comme un bœuf mes potes qui recevaient la chaîne TV6, qui agonisait déjà, et sur laquelle le clip tournait en boucle.


Comme des millions d’autres ados, découvrant à la même période que le petit robinet tout juste velu qu'ils avaient entre les jambes ne servait pas qu’à faire son pissou, j’achetais ce premier 45 tours. L’amorce de décolleté de la pochette suffisait à nous faire partir très vite. Il fallait nous comprendre. Tout le corps de Samantha Fox était une zone érogène et donnait envie à n’importe quel hétéro. Blonde, la peau très blanche, pas très grande et des formes un peu partout qu'elle dévoilait sans trop en montrer. J’avais 13 ans et la question des femmes commençait SERIEUSEMENT à me travailler. Samantha tombait à pic. De la théorie, je passais à la pratique. Seul...


Le second single, Do Ya Do Ya, fut également raflé quelques mois plus tard. Ce fut l’une des pires chansons de Sam, un truc braillard et vaguement heavy. Il faut dire aussi qu’elle était fan de hard et grande copine de Lemmy Kilminster. Aux USA, nous étions en pleine période « hard FM » avec des groupes de rock pour meufs, le genre Bon Jovi, Def Leppard, Motley Crue, Poison etc. Je détestais déjà le rock ricain et encore plus toute cette merde de travelos hirsutes et leur larsen de gratte, qui sera intégralement repompé à la fin des années 80 par les japonais pour donner naissance à leur « rock visuel » grotesque. Sam s’inscrivait dans ce registre, à son niveau… Une catastrophe donc. Cela n’empêchait pas que le single tourna beaucoup chez moi.

En deux 45 tours, la vague Samantha Fox déferla en France et, vu son passé de playmate, il était évident que des petits malins dans l’édition s’en empareraient pour faire quelques sous en publiant d’anciennes photos d’elle, à poil. Hélas, les magazines cochons des libraires, situés sur le présentoir tout en haut, nous étaient interdits de par notre âge. Ils étaient si proches et pourtant si loin. Heureusement, Rock & Folk nous vint en aide. Dans son numéro de novembre 1986, Philippe Manœuvre largua un moment sa masturbation sénile mensuelle sur ses idoles de jeunesse pour consacrer un article de plusieurs pages RICHEMENT illustré sur la belle. Jamais je n’oublierai ce numéro, qui fut le seul R&F acheté dans ma vie puisque je lisais leur concurrent Best. Enfin, je pouvais voir Samantha sous toutes les coutures, ou presque.
Grâce à ce magazine, mais aussi d’un Lui publié à la même période et obtenu je ne sais plus trop comment, Samantha Fox devint mon symbole sexuel ultime et la femme idéale pour le bouillonnant puceau frustré que j’étais. Tous les soirs, après le collège et le film, m'étant parfaitement assuré que mes géniteurs dormaient du lourd sommeil des laborieux, je sortais mes deux magazines interdits, bien planqués dans mes étagères, et Samantha passait un petit bout de temps avec moi, rien qu’avec moi.


Après plusieurs mois de quasi silence, histoire sans doute de nous reposer les glandes, elle revint pour l’été 1987 avec un nouveau single, Nothing’s Gonna Stop Me Now. Musicalement, Sam avait échangé son heavy de Prisunic pour de la pop de Monoprix, produite par l’immonde trio Stock-Aitken et Waterman (SAW). C’était la deuxième fois que j’entendais parler d’eux. La première fut pour Dead Or Alive. Constatant que le retour sur investissement n’était pas gras, SAW larguèrent la new wave pulsante et trouvèrent leur voix dans la ritournelle de camping en produisant à la chaîne les Kylie Minogue, Rick Astley, Jason Donovan et tant d’autres graisseux qui allaient se répandre comme une marée noire sur tous les charts européens jusqu’au début des années 90 et nous polluer les oreilles.



Samantha fit partie de la première charrette des "artistes" estampillés SAW. Mais, encore une fois, plus que la chanson, c’est le clip qui me fit le plus d’effet. Sam avait pris quelques kilos depuis 1986, sa silhouette s’était arrondie, ses seins avait doublé de taille, et voir ce petit boudin déambuler en maillot de bain une pièce à bandes noires et blanches au bord de la piscine, c’était… inoubliable ! Cette vision toute en courbes de la femme n’allait plus jamais me lâcher. C’est à ce moment que je devins accro à cette laitière blonde. J'aurais vendu mon âme pour la traire.
Le single marcha bien en France, ce qui fit que le Top 50 me délivrait régulièrement le clip. TV6 avait mouru l’année précédente alors que, ironie, je pouvais enfin la recevoir… Toesca était devenu notre pourvoyeur à tous en clips, écourtés suivant la pub et son bon plaisir, mais c’était toujours mieux que rien.


Autant j’avais fait l’impasse sur le premier album de Samantha, autant je me rattrapais sur le second que j’achetais des deux mains. Avec une belle pochette montrant, non pas son cul, mais son visage en gros plan, j’écoutais ce truc, qui démarrait avec une reprise de Satisfaction qui se voulait lascive et se révélait lassante...
Le reste de l’album se composait d'une bouillie pop-rock essentiellement produite par Full Force, un groupe de blackos ricains sans grand talent. Malgré ça, ce second album se révélera le meilleur de Samantha, bien emmené par le single I Surrender. La chanson a un certain rythme, ce n’est pas trop honteux. Je me souviens encore de l’attrait soudain de mon père en la voyant dans ce clip, avec son T-shirt blanc moulant.
- C’est pas mal ce qu’elle fait celle-là, c’est quoi son nom déjà ?
Non papa, pas toi, pas un fan des Animals

En 1988, les éditeurs français passèrent au stade supérieur avec Samantha en publiant quantité de hors-série et autres numéros spéciaux lui étant uniquement consacrés, et sans censure aucune. C’était du pain bénit pour moi. J’allais sur mes 16 ans et, avec la complicité amusée de ma libraire, que je connaissais très bien et qui n'était pas dupe, je pouvais acheter directement ces bouquins qui me faisaient de l’œil depuis déjà deux ans. De Lui à Pulsions, en passant par des minis recueils format poche au poster grandeur nature, me prouvant ainsi que Samantha était une vraie blonde, mes soirées étaient bien occupées…


Fin 88, réceptionnant mon premier ordinateur, un Atari ST, je me passais en boucle son troisième album, I Wanna Have Some Fun, que j'avais acquis peu de temps auparavant, pour accompagner mes premières nuits blanches sur mon sac à puces flambant neuf. Une face du disque se terminait à peine que je la retournais et ça repartait. Le gros casque sur les oreilles, je n'écoutais pas, j'entendais, c'est très différent. Pour moi, c'était juste un fond sonore mais on n'imagine pas à quel point cela peut marquer, même avec un album d'une aussi mauvaise qualité musicale que celui-ci. Les singles extraits, comme Love House ou I Only Wanna Be With You, le prouvèrent, bien que les clips (très cheap) montraient une Samantha plus que jolie de visage.
Presque 30 ans après, il me revient encore en tête des souvenirs de jeux et de listings tapés à son écoute.

Cela faisait bien trois ans que j'étais en couple avec Sam, et l'amour ne dure que trois ans comme dit l'autre poudré. Le divorce vint alors que je me mis à fréquenter-galocher-tripoter-féconder de vraies filles, réellement pour de vrai!... Maintenant, j'étais un grand et mon égérie blonde de papier me semblait bien fade à côté. C'était comme passer du pâté Olida au foie gras! Une page (de magazine cochon) venait de se tourner pour moi. Samantha Fox, c'était du passé et un passé honteux. Il fallait logiquement l'éradiquer. Un soir de 1991, j’eus une crise terrible et je détruisis tous ses disques, ainsi que bien d’autres dans le même genre. Certains furent pliés jusqu'à la rupture ou directement cassés à coups de pieds, d’autres passés à la flamme d’un briquet, les pochettes réduites en confettis. Je fis tout ça avec un sourire dément et une lueur mauvaise dans les yeux. Il fallait que je lave mon honneur musical (et sexuel) dans le sang.


30 ans après Touch Me, Sam n’a jamais basculé dans l’oubli. Sa réduction mammaire, puis son coming out, dans les années 2000, l'aidèrent bien à refaire surface. Ces annonces étonnantes ne me firent rien du tout contrairement à d’autres. Les commentaires de certains fans de la première heure me faisaient marrer. Ils parlaient de trahison, qu’ils ne la suivraient plus jamais etc. A croire que Sam leur devait quelque chose.
Je ne pense pas qu'elle soit gay au fond d'elle-même, elle le dit d'ailleurs qu'elle ne sait pas trop ce qu'elle est. Je la crois plutôt paumée, pas très heureuse dans la vie et très déçue par les hommes qui n'ont toujours vu en elle qu'un bout de viande, un trophée à accrocher à leur tableau de chasse. Mais c'était sa stratégie de comm' aussi.
Devenue une icône gay, plus pour son look que par ce qu'elle est, étant du moindre concert à tendance nostalgie des années 80, surtout en Allemagne et en Russie, elle continue son petit bonhomme de chemin et fait parler d'elle mais pas toujours avec de bonnes nouvelles. En 2015, nous apprenions qu'elle venait de perdre sa compagne.


Quand je la revois aujourd’hui, je me fais un peu pitié. Musicalement parlant, Samantha Fox, c’est zéro. Mais ça, je le savais déjà. Sa voix est pénible et les SAW et autres seconds couteaux avec lesquels elle a travaillé n'ont jamais su lui donner un seul titre potable. Je rêvais de la voir produite par les Pet Shop Boys en 87/88. Il n'y a qu'à voir ce qu’ils ont fait avec l’anorexique aphone Patsy Kensit, et qui a autant de talent que Sam dans la chanson.
Quant à son physique, je me demande bien ce que j'ai pu lui trouver. Je ne renie rien. Vu le passif que j’ai eu dessus, ses anciennes photos de pin-up me feront toujours quelque chose évidemment mais j'ai vécu depuis et je la vois d'un autre oeil. Objectivement parlant, elle n'a aucune grâce ni élégance. Il faut la voir bouger en concert, c'est très lourd. Quant à sa poitrine, c'est des oeufs au plat pour moi désormais. La seule chose qu'elle avait pour elle, c'était cette photogénie. Il émanait d'elle une lumière très sensuelle sur pas mal de clichés, nue ou pas d'ailleurs.


Quand je l'aperçois en duo avec Sabrina (un duo qui a 30 ans de retard d'ailleurs), je me dis que sa rivale italienne a bien mieux vieilli, devenant une superbe MILF. Samantha, elle, qui clame partout qu'elle n'a jamais fait de chirurgie esthétique, ce qui est peut-être vrai mais on en reparlera quand elle aura 55/60 ans, je ne la reconnais pas. Elle a de tattoos, elle fait du sport qui l'assèche. Elle a changé. Le temps qui a passé n'y est pour rien. C'est autre chose. Pour moi, la vraie Sam, c'est le petit boudin de Nothing's Gonna Stop Me Now. Celle que je vois désormais, c'est quelqu'un d'autre à la limite de l'inconnu.

Avec elle, de 86 à 88, j'étais comme ces acnéiques actuellement fans de Katy Perry: j’achetais, non pas de la musique, mais juste une pochette de disque. L'adolescence, ça craint !

LES BALS POPULAIRES ET LA SAINT SYLVESTRE - PARTIE 1

Dans les années 80, on vivait plein de choses chouettes et pour certaines on n’en était même pas conscients. En revanche, on vivait aussi des trucs moins poilants et bizarrement, là, on en avait parfaitement conscience. On sentait même confusément qu’ils resteraient dans notre tête à vie.

Mes parents aimaient danser. Ça tombe bien, moi aussi. J’ai appris très tôt, et dès que je le pouvais, toute petite déjà, je hochais du popotin en rythme. Avec le temps est apparu un léger point de désaccord entre mes parents et moi.
Le premier était sans appel :
- Tu n’iras pas en boite ma fille !
J’ai tout tenté mais la levée de l’interdiction n’est intervenue que ………..euhhhhhhhh…….tard.
En revanche, le second point était lui ….sans appel aussi finalement. Quand mes parents sortaient s’amuser, je devais y aller aussi. Et, cher ami lecteur/trice, ça piquait les yeux.

Nous avions alors deux choix qui déclenchaient hourras et bravos pour étancher la soif de boogie de mes parents : le restaurant qui faisait soirée dansante ou l’orchestre qui faisait repas-dansant. Et le point d’orgue d’une année, évidemment, c’était le réveillon de la Saint Sylvestre ! Je commençais déjà à avoir des sorties d’eczéma quand les premières publicités sortaient dans les journaux gratuits, dans les pages locales du Parisien ou collées aux murs.


Prenons l’exemple du restaurant/soirée dansante. Au hasard, une pizzeria. Hasard encore plus malheureux, mon père qui lie connaissance avec le patron et ledit patron qui assure lui garder une place pour trois personnes malgré l’afflux de demandes du monde entier. Là mes bons amis, je vous la dis, la messe est dite ! La réservation est prise. Je suis prévenue qu’on sort le soir du 31 et que j’ai intérêt à faire bonne figure « pas comme les fois d’avant ». Mais et comment donc que ça me fait plaisir ! J’exulte, je souris à la vie, je clame mon bonheur. Putain, je suis dans la merde !

Ma mère a ce regard qui ne trompe pas. Un réveillon, ça se prépare. On s’habille. Que nenni, je n’avais point envisagé d’y aller toute nue (j’avais surtout envisagé de ne pas y aller du tout)…mais il faut que je fasse honneur à la soirée et que je m’HABILLE. Traduction pour les mal comprenants ou les fans de Stromae (ce qui revient un peu au même convenons-en), il va falloir mettre les petits plats dans les grands : coiffée (si possible permanentée) et en tenue de réveillon. Parce que manque de pot pour moi, il y a une tenue de réveillon et circonstance aggravante, ça ne peut pas être mon jean slim, mes baskets Adidas et mon pull informe. Il faut envisager la robe, voire la jupe pour peu qu’on mettre un chemisier avec (un chemisier !), les souliers de fille et un minimum de bijoux qui pètent et sentent le Nouvel An. Dans les années 80, le bijou qui pète, c’est pas ce qui manque !

Ma mère envisage mon placard, envisage le sien pour prêt (là je menace de me suicider à la douche d’azote) et finit par décréter « qu’on va aller en courses ». Là, j’entame un moment d’intense recueillement pour avoir la force de vous narrer la chose.

A suivre.

KLAUS NOMI - LET ME FREEZE AGAIN TO DEATH

Il y a des interprétations live où il se passe quelque chose d'inexplicable, de fort, de déchirant ; ça vous prend aux tripes et vous le l'oubliez jamais. Et lorsqu'elles sont filmées, c'est une chance inespérée. En voici une.



Klaus Nomi, c'était l'opéra rencontrant la new wave. Des imbéciles riront sans doute de son look, mix du Joker et de Pee-Wee Herman, mais leurs rires s'arrêteront de suite lorsque Nomi ouvrira la bouche car, pour chanter comme lui, ce n'est pas du talent qu'il faut, mais du génie.

Cold Song, requiem magnifique, était une adaptation d'un des actes de l'opéra King Arthur de Purcell. A l'écoute des applaudissements, il est évident que le public a compris qu'il venait d'assister à quelque chose d'unique.
Le dernier plan chantant de cette vidéo est saisissant. Ce n'est plus un visage qu'il arbore mais un masque mortuaire et son regard est d'une puissance dévastatrice. Il devient la musique et fusionne avec les paroles. S'y identifiant complètement, il jette un dernier regard sur la vie et le premier sur la mort, la sienne. Atteint du SIDA, il se savait probablement condamné par la maladie, ajoutant ainsi une touche prémonitoire et morbide à l'œuvre.

Il décédera six mois plus tard, dans des conditions épouvantables faute de réponse médicale face à ce "cancer gay" encore méconnu, le 6 août 1983.

MES TRES CHERS PROFS...

L’école étant obligatoire jusqu’à 16 ans, cela permet de se construire une histoire personnelle au fil des dizaines de profs rencontrés durant sa vie estudiantine. Le constat est le même pour tout le monde : il y en a eu des biens, certes, mais il faut tout de même admettre qu’on en a croisé un sacré paquet qui avaient de gros problèmes !
Ayant fait toute ma scolarité en école publique, cela permettait, sans le vouloir, de doubler mes chances de croiser de véritables monstres de foire. Je n’ai pas été déçu.

Je classerai mes profs en trois catégories explicites.

Les tarés


On a tous eu un prof taré, et souvent plusieurs. Vivant dans son monde, ne comprenant pas tout, sujet à des crises, voire complètement halluciné, mais pas méchant, le prof taré est plus une source d’amusement qu’autre chose et celui dont on peut se souvenir le plus facilement, et parfois même avec plaisir bien des années après.


M. T. était un prof de maths et de physique. Grand, brun, lunettes, moustachu, 30 ans à tout casser, il était mon professeur principal en 6e et me rassurait car il ressemblait comme deux gouttes d’eau à un de mes oncles.
Etant la pire buse en mathématiques du monde, je craignais à chaque rentrée le pire, me voyant déjà tomber sur un sadique de première. Ça arriverait évidemment, mais pas avec lui puisque je découvris, avec le reste de mes camarades, que M. T. n’en avait rien à foutre de sa classe. Il faisait ses cours dans une ambiance digne d’un marché aux puces. Personne n’écoutait, tout le monde faisait autre chose (discutait, dessinait, riait…) et lui continuait à écrire au tableau ses chiffres et ses lettres tout en parlant dans le vide.
Devant ce manque d’autorité, et surtout ce je-m’en-foutisme assumé, il eut des problèmes avec des parents d’élèves d’autres classes, certains voulaient même le faire virer. Les braves gens. Il n’était pourtant pas méchant.
Il arriva un jour pourtant où il péta un plomb et coursa dans toute la classe un élève qui s’était foutu de lui avec, à la main, le compas géant du tableau... Sans doute que M. T. avait oublié de prendre ses gouttes ce matin là.



Mme L. était la seule prof de musique de mon collège. Il fallut attendre 1988 pour en voir arriver un second, et pas un marrant, et entendre ainsi les lamentations des anciens et autres redoublants qui regrettaient bien leur Mme L. Non pas parce qu’elle était sympa ou compétente, mais juste parce qu’avec elle, on était assuré de passer une heure tranquille.
Elle faisait partie de ces femmes qui font vieille même jeune. Probablement âgée de 45 ans quand je l’ai connue, on lui en donnait facilement 20 de plus. Son look très particulier ne l’arrangeait pas. Affectionnant les grands voiles et autres châles, chaussant en été des sandales dévoilant des pieds bouffés par la corne, elle portait sur sa vieille tête une épaisse tignasse crêpée blonde poivre et sel. Toujours affublée d’un énorme sac à main tenant plus de la caisse à outils qu’autre chose et semblant être en bois, munie d’une paire d’yeux écarquillés et d’un sourire haut perché donnant l’impression qu’elle était sous LSD, elle était le prototype même du prof qu’aucun élève ne prendrait jamais au sérieux.
Négligeant le peu de cours qu’elle voulait nous imposer, je n’ai jamais appris une seule note de musique avec elle, ce qui me ferait regretter mon attitude punk quelques années plus tard lorsque je me mis à tripoter des claviers. De toute façon, plus que l’enseignement du solfège, elle préférait largement nous faire chanter en canon en nous accompagnant avec son orgue aux touches aussi jaunies et ébréchées que ses dents. Une fois, elle tenta de nous faire chanter la Marseillaise. Allez demander ça à des ados, franchement… Peine perdue. Alors elle nous fila comme devoir de copier trois fois de suite les paroles. Exercice absurde. Ne voulant pas m’emmerder, je les copiais une fois puis ajoutais dessous « x 3 ». J’ai eu 0 évidemment.
N’ayant aucune autorité sur sa classe, votre serviteur, et d’autres, s’étaient spécialisés dans l’utilisation de ces tout juste 60mn pour faire tout et surtout n’importe quoi. Pour nous, c’était comme une heure de permanence. Du pillage des devoirs des autres pour le cours suivant en passant par l’échange de petits mots avec les copines voire carrément de monter sur sa table et de danser comme Andy McCluskey sous les applaudissements de ses camarades hilares, tout était permis et rien ne lui fut épargné. Se faire coller par ses soins était presque une récompense. J’ai le souvenir de deux heures de colle avec des potes à pleurer de rire tant nous nous amusions.
Un jour que j’étais déchaîné, et sans doute que j’avais dépassé sa limite acceptable, pourtant très large, elle exigea mon carnet de correspondance. Là, ça ne rigolait plus. Pendant que je tergiversais, usant d’arguments chocs pour éviter ce mot, comme quoi mes parents me priveraient de nourriture pendant quatre ans et aussi de regarder l’Académie Des 9, achevant ainsi de faire rire toute la classe, mon meilleur pote et voisin de table me dit en douce : « Tiens, prends le mien ! » Les binômes de potaches sont redoutables pour les profs. L’union fait la farce. Me saisissant de son carnet, je le donnais à la vilaine prof afin qu’elle inscrive noir sur blanc, à l’intention de mes parents, le détail de mon comportement déplorable.
De sa meilleure écriture, elle y écrivit que j’étais un fauteur de troubles pour la classe et que j’empêchais mes petits camarades d’étudier. Cette phrase allait très souvent revenir à mon propos…


Lorsqu’elle me le rendit, elle demanda de voir la fois prochaine ce mot signé par mes vieux.
La semaine suivante, elle vint à ma table et me réclama mon carnet pour y voir les dites signatures. J’attendais ce moment depuis 8 jours. Prenant un air étonné et offusqué, je lui demandais pourquoi et de lui répliquer, une fois qu’elle m’eut rafraîchi la mémoire, que cette histoire de mot n’était jamais arrivée. Elle devait rêver ou confondre avec un autre élève. Elle exigea mon carnet, de suite ! Quoi de plus drôle que ces faibles voulant jouer les durs ? Je le lui donnais, toujours en protestant de l’injustice de la chose. Elle chercha longuement son mot dedans, sans le trouver. Forcément. Elle se mit à hurler que j’avais arraché la page. J’avais tout prévu.

- Non madame, les pages sont numérotées et elles sont toutes là ! Vous pouvez vérifier. Je n’oserai jamais déchirer mon carnet, c’est un acte trop grave. Je vous dis que vous confondez avec quelqu’un d’autre ! Moi je suis sage en classe, j’étudie beaucoup et je vous respecte !

Elle compta donc les pages, elles étaient toutes là. Elle amorça un début d’explication comme quoi c’était un nouveau carnet mais non, il était fort bien rempli déjà… Dernière chance pour elle, j’avais effacé son mot. Et moi de poursuivre, toujours très relax :

- Au Tipp-Exx ? Il y aurait un gros pâté blanc. A l’effaceur ? Vous écrivez au stylo Bic non ? A la gomme bleue ? Ça déchire le papier. Vérifiez, mon carnet est immaculé, comme ma conscience. Je n’ai rien fait madame.

Complètement à côté de ses sandales, elle me rendit le carnet et s’en alla piteusement vers son bureau où il était inscrit depuis des années, sur le devant, au marqueur noir : « Ne pas donner de cacahouètes au singe derrière le bureau ! ». Je pense qu’elle a vraiment cru qu’elle perdait la boule sur ce coup là, qui fut un de mes coups de maître-potache. Mon pote, agité de violents spasmes, en a presque fait sous lui tant il s’empêchait de rire. A noter que, après lui avoir expliqué, il fit signé le mot par sa propre mère, que je connaissais et qui m’aimait bien. Cela la fit beaucoup rire elle aussi.


Mme L. était une prof d’anglais. Ce fut même la première que j’ai eue en 6e. Je la retrouverais en 4e puis en 3e. Contrairement à moi, elle n’avait pas changé depuis. Incapable de s’imposer, très naïve, gobant couleuvres sur couleuvres et ne voyant rien, elle se faisait toujours posséder par les élèves plus malins qu’elle, ce qui n’était pas dur. Combien de fois lui ai-je présenté mon cahier avec, comme preuve de devoir fait, une succession de mots anglais ne voulant rien dire et écrits 5mn avant ? Toute l’astuce était de lui montrer sans qu’elle n’en voit le détail mais qu’elle comprenne tout de même que la page était bien pleine, donc le devoir fait. Du bluff d’artiste.
Très limitée question patience et nerfs, elle perdait rapidement ses moyens quand sa classe foutait un peu trop le souk. Elle tapait du pied comme une malade sur l’estrade en criant : « Non non non ! J’en ai maaaaarre ! Ça suffiiiiiit ! » Une fois même, elle s’en alla pleurer contre l’armoire. Le calvaire de ces profs poussés à bout…
Syndicaliste à mort, elle nous distribuait régulièrement tracts et invitations à destination de nos parents pour venir défiler avec elle les jours de grève. Les lendemains de manif, elle nous racontait parfois, avec beaucoup d’exaltation dans ce qui lui restait de voix, qu’elle avait tapé sur un tambour en braillant des slogans engagés...
Un matin, un des élèves de la classe (j’étais en 3e), déchira à grand bruit la petite enveloppe d’invitation qu’elle venait de nous remettre à chacun. Elle le vit et cela la mit en colère. Elle commença à dire que c’était pour nous et nos parents qu’elle s’en allait défiler et qu’ils feraient mieux de venir tous. Le déchireur lui répliqua que nos parents bossaient et qu’ils avaient donc autre chose à foutre. De plus, lorsqu’ils avaient des problèmes dans leur job, ce n’était pas les profs qui allaient les soutenir ! Un tonnerre d’applaudissement ponctua ces phrases simples et bien senties et la pauvre prof de devenir rouge, encore, mais de rage cette fois.


Mme D. était une prof de français, la dernière que j’ai eu en 3e. Maigre, sèche, déshydratée, cheveux décolorés blond-blanc et presque en brosse façon Spagna, la quarantaine bien entamée, les sourcils rasés et (mal) redessinés au crayon, elle était pénible et avait une voix donnant des envies de meurtre. De par mon comportement, elle me détestait mais savait quand même rester objective puisque je décrochais à chaque trimestre, et de loin, la meilleure note de rédaction de la classe et tout ça sans me fouler. C’est ce qui m’autorisait, je pense, à animer à ma façon chacun de ses cours quitte à ce qu’elle l’écrive ensuite sur mes trimestres :


Imaginez la tête de mes parents devant ces quelques lignes…
Le lundi matin, nous démarrions avec elle, et en fanfare, puisque c’était dictée. Nous poussions tous en chœur un soupir qui en disait long sur notre ennui. Cet ennui qui résume bien toute ma scolarité, avec des cours inintéressants, des profs ne sachant pas les rendre vivants et attendant comme nous que la cloche sonne. Pour le tromper, avec trois copains, nous faisions des concours à celui qui ferait le plus de fautes dans le texte. On s’amuse comme on peut. Comme une « team » improvisée de sous-titreurs de séries, nou ékrivion com sa, ce qui portait chacune de nos dictées à plus de 70 fautes par texte en moyenne. Un matin, la prof dicta la phrase : « l’ambiance était très gaie ». F., l’un de mes potes, écrivit « gay », et comme il l’était en plus, cela lui paraissait encore plus normal de l’orthographier de cette façon. Le lundi suivant, elle rendit les copies et fit un aparté en riant à moitié, un peu gênée, en disant que quelqu’un avait écrit le mot « gaie » d’une façon peu orthodoxe… F. se mit à hurler de rire en disant tout fort : « Mais qu’elle est con celle-là ! »
Elle trimbalait toujours avec elle un sac fort garni qu’elle déposait au pied de son bureau et où dépassait parfois de l’étoffe blanche ressemblant à de la dentelle. Cela nous intriguait fortement. Etait-ce sa robe de mariée ? Devant tant d’interrogations, il nous fallait une réponse et elle vint d’un mec de la classe qui se leva pour carrément aller fouiller dedans pendant qu’elle avait le dos tourné. N’étant pas très discret, il se fit gauler par la prof qui fut outrée et l’expédia violemment, ce qui est compréhensible. Mais nous avions enfin la réponse ! Ce sac contenait des chaussons et autres collants de danse. Sans doute qu’après la classe, elle se rendait à un cours de gym tonic ou assimilé. Comme aurait dit mon père : « Elle n’est pas fatiguée de sa journée de boulot celle-là ! »
Son attitude de prof pète-sec attira des haines. Un ancien pote l’ayant également me racontait que sa classe était une véritable zone de guerre avec elle. Dès qu’elle avait le dos tourné, tout le monde lui lançait quelque chose. A chaque fin de cours, il y avait sur l’estrade des dizaines d’énormes boulettes de papier, du pain et autres objets indéterminés. Une pile s’écrasa même sur le tableau, juste à côté de sa vieille tête décolorée. Ça devenait dangereux pour elle.
Notre propre classe n’était pas violente mais le chahut y était constant. Nous papotions comme des bignoles et produisions quantité de bruits improbables, comme des hurlements de douleur, des rots bien gras ou « la jungle » comme nous appelions ça. Dès qu’elle se retournait, chacun y allait de son bruitage sauvage, des cigales en rut au vent dans les feuilles jusqu’au singe devenant fou. Je la revois un après-midi comme ça, assez démoralisée car ayant compris que nous ne nous arrêterions jamais, et de nous dire d’une voix lasse : « Et vous vous croyez malins ? »
Un jour, elle se décida à agir. Ayant constaté que chacun s’asseyait avec qui, et comme il le voulait aux tables, elle organisa un tirage au sort. Le hasard déterminerait pour le reste de l’année notre voisin(e). Sans doute pensait-elle que briser les groupes de potaches résoudrait tout. Chacun confectionna donc un petit bout de papier avec son patronyme dessus et le mit dans une ancienne boîte de Kleenex en carton. C’était la tombola. Devant le ridicule de la chose, il fallait intervenir. Il y eut bourrage d’urne et près de 60 petits papiers se retrouvèrent dans la boîte alors que nous devions être 28 ou 29… Ceux avec des noms de stars, comme Carl Lewis, John Wayne ou Goldorak, furent facilement repérés par la prof, mais pas ceux avec des noms et prénoms imaginaires réalistes. Un élève se retrouva associé à « George Abdullah ». Et Mme D. de demander : « Où est George ? Il est absent aujourd’hui ? » Nous nous décrochions la mâchoire de rire devant sa connerie profonde.


Le lycée fut aussi une source d’enseignants bien allumés. M. C. était un prof de dessin industriel d’une cinquantaine d’années. On l’avait trois heures d’affilée pour démarrer la semaine et ce n’était pas choupi. A son visage cramoisi, nous comprîmes assez vite à qui nous avions affaire. C’était un vieux poivrot qui devait se soûler la gueule tout le weekend et en avait encore des émanations le lundi matin. Il nous le confia d’ailleurs à la fin de l’année, en nous déclarant que le calva, c’était son truc…
Dès le premier jour, il tenta de s’imposer en passant en revue le matériel de chacun exigé pour son cours. J’avais un critérium 0,6 pourtant tout neuf, mais pas à la bonne taille pour lui, exigeant du 0,5. Il me colla donc un devoir supplémentaire en guise de punition en attendant que j’en achète un autre. Il en était hors de question. Lors de la seconde inspection, j’empruntais celui d’un copain, un 0,5, et je fis toute mon année avec mon 0,6 ce qu’il ne remarqua jamais, illustrant bien là toute la connerie de ces enseignants. Dans une autre classe où j’avais une connaissance, on me raconta que M. C. fit la même chose, mais au lieu d’une punition, il mit carrément le mauvais crayon d’un élève dans la poubelle à côté de son bureau. L’élève furax se leva, prit la trousse du prof et la mis aussi dans la poubelle…
Presque à chaque cours, il cherchait la bagarre avec nous. Il fallait qu’il boxe, c’était plus fort que lui. Chacun y eu droit dans la classe. Quand ce fut mon tour, il me dit tout le bien qu’il pensait de moi, comme quoi j’étais l’exemple type de l’élève arrivant le dernier et repartant le premier, ce qui me fit beaucoup rire intérieurement. C’était tellement ça en plus. Il attendait sans doute que je réponde, outré, et qu’ainsi s’engage une joute verbale où il serait de toute manière le vainqueur car les profs ont toujours raison sur leurs élèves, même quand ils ont tort. Peine perdue. Je savais que c’est ce qu’il désirait le plus. Je ne dis donc rien et encaissais sans broncher avec un petit sourire en coin tant il m’amusait. J’avais 16 ans et ma personnalité était faite. Ce n’était pas lui qui allait me faire pleurer. Il se lassa bien vite de mon attitude digne d’un sac de farine et s’en alla à la recherche d’un véritable sparring partner qui saurait répliquer, lui donnant ainsi son content de gnons. Des gnons verbaux évidemment. Pourtant, un matin, dans ma classe, il se battit réellement à coups de poing avec un élève. C’était inévitable. Son comportement fit qu’il eut toute l’année les pneus de sa voiture crevés.


Les sales cons

Les profs « sales cons » ne sont pas foncièrement mauvais au sens propre du terme mais ce ne sont pas des gens bien tout de même. Ils ont souvent une très haute opinion d’eux-mêmes et prennent leurs élèves de haut ou carrément pour de la merde en leur faisant bien comprendre la chose.

Classe de 4e. Deuxième langue vivante, espagnol. Dans ma juvénile connerie, je pensais que ce serait facile, que c’était comme le français et qu’il suffisait simplement de mettre des « o » et des « a » à chaque fin de phrase… Hélas, c’était plus compliqué que ça. Vu les tonnes de verbe à apprendre et surtout la sonorité EXTREMEMENT désagréable de cette langue à mes oreilles, je larguais l’affaire en moins de deux mois et décidais de ne plus me faire chier à tenter de l’apprendre. C’est là que je compris que j’aurais dû faire de l’allemand. Certains me diront que, question sonorité, l’allemand, c’est pas non plus génial. Je ne suis pas d’accord. L’allemand est une langue martiale et puissante, on donne des ordres avec et tout le monde obéit. L’espagnol, c’est juste bon pour vendre des piments au bord des routes.


Pour nous enseigner la langue de Franco, nous avions Mme I. Dans le dico, au mot « radasse », on aurait pu mettre sa photo en guise de définition. Peut-être 40 balais, le visage luisant de crème grasse, maquillée comme un carré d’as, coiffée et décolorée « jeune » alors qu’elle n’avait plus l’âge pour ce genre de coupe, fringues chicos, parfois un futal en peau de vache moulant un cul plat et flasque, des tas de colliers clinquants et autres rangs de perles, puante de prétention et de parfum de luxe, elle me parut de suite antipathique.
De part son look de semi prostituée, elle attirait l’œil de quelques gugusses du collège, élèves comme profs, mais ils n’avaient aucune chance. Elle n’aimait que les femmes et toute l’école savait qu’elle rejoignait son mari à chaque récréation, une prof de maths très masculine, clone de Gianna Nannini.
Du fait que j’avais décidé que je foutrais plus rien dans son cours, ou juste le minimum syndical, en trichant un maximum, et que je ne masquerai même pas ma mauvaise volonté, la señorita I. m’apprécia autant que je l’appréciais. Et il arriva ce qui devait arriver.
Un jour qu’elle m’interrogeait sur une leçon que je n’avais pas apprise, je la fixais d’un air intrigué en ne disant rien. Elle réitéra sa question, toujours en espagnol. Cette langue était vraiment trop insupportable pour moi, alors je lui demandais de me parler en français, histoire que je pige ce qu’elle me demandait et que, peut-être, je puisse lui répondre. Ce fut pour elle la goutte de Chanel qui déborda de son flacon et elle me répondit que « je gâchais mon avenir et que je finirai probablement sous un pont ». Cette phrase m’a beaucoup choqué sur le moment. Quel est l’intérêt de balancer ça à un ado ? Dire que j’étais une brelle, pas de problème, mais ça, c’était juste de la méchanceté gratuite. Je lui répondis d’une manière fulgurante qu’elle n’avait pas à me dire ça car si elle était coincée dans ce bahut minable, c’est qu’elle n’avait pas le niveau pour enseigner plus haut et que, contrairement à elle, moi mon avenir était encore devant moi ! Il y eut un silence de mort dans la classe. La prof changea de couleur. Sa gueule huileuse masqua difficilement son malaise, seule une grimace de haine transpira de ses pores noyés par la graisse de baleine, mais elle ne fit rien du tout en représailles immédiates ce qui m’étonna fortement. Je me voyais déjà avec un mot sur le carnet ou aller chez la conseillère d’éducation. Sans doute que j’étais trop vieux pour tout ça. J’étais en 4e et ce genre de chose n’impressionne que les élèves de 6e et de 5e. Après, c’est fini.
Je me disais qu’elle se vengerait bien un jour et j’avais raison puisque, lors du premier conseil de classe, qui se passa très peu de temps après cet incident, elle demanda un blâme de conduite pour moi et fit tout pour que je l’aie. Peine perdue. Je ne reçus qu’un avertissement de conduite doublé d’un autre de travail. J’étais habitué, j’en avais quasiment à chaque trimestre. Même mes parents ne disaient plus rien. On s’habitue à tout. Better chance next time mala vida.


Mme G. reste un souvenir gourmand pour moi. Affublée d’un nom comique, nous découvrions cette jeune prof de physique-biologie lors de ma seconde 5e. C’était sa première année d’enseignante. Nouvelle et handicapée patronymique, elle aurait dû faire profil bas si elle avait été intelligente. Hélas, elle était bête et tenta de nous dominer et de s’imposer. Le rapport de force, ce n’est pas la bonne solution. Des ados respecteront toujours plus un prof sympa et humble qu’une tête de con voulant se la péter.
Elle était presque malfaisante mais ne m’a jamais rien fait personnellement. J’assurais bien en biologie et je trichais pour la physique, alors ça allait. Mais nous avions dans la classe un pauvre gars, A. Originaire du Cameroun, il venait tout juste de débarquer en France et créchait dans le minuscule appart d’un oncle qu’il nous fit visiter un après-midi et qui tenait plus du taudis qu’autre chose. Faute d’argent, il n’avait jamais les bonnes affaires et très peu de matériel. Un jour, il rendit un devoir sur des petits bouts de carton alimentaire faute d’avoir des feuilles. J’appris qu’il était suivi par l’assistante sociale de l’école, ce qui en disait long.
Mme G. le prit en grippe. Racisme primaire ou besoin de latter quelqu’un de presque à terre ? On n’a jamais su. Toujours est-il qu’elle ne le lâchait pas. Mauvaises notes à répétition mais surtout brimades sans relâche, presque du harcèlement. Pour elle, A. était toujours stupide, toujours nul etc. Tout le monde avait remarqué le comportement scandaleux de cette prof avec cet élève déjà pas très gâté. C’était dégueulasse. Lui ne disait rien et encaissait. C’était lui qui faisait profil bas. Par chance, tout se paie dans la vie. Et le hasard voulu que ce fut moi qui ai l’honneur de détruire cette prof nuisible.
A la fin de l’année, des inspecteurs se sont pointés pour évaluer Mme G. Elle jouait sa titularisation. Et c’est nous qui héritions du rôle de la classe-témoin. Un ou deux gradés de l’Education nationale entrèrent et se présentèrent à nous. Ils nous expliquèrent rapidement qu’ils allaient passer à quelques tables, les fameux établis en carrelage blanc avec le bec de gaz au coin et parfois un évier-robinet, pour discuter un peu avec nous de ce que nous avions fait cette année avec cette prof. Il fallait voir le comportement de Mme G. Froide et méprisante toute l’année, elle fut brusquement chaleureuse et adorable avec toute la classe pendant que les inspecteurs étaient là. Au bal des hypocrites, elle allait danser toute la nuit celle-là !


Arrivant à ma table, que je partageais avec un mec pas très fut-fut mais sympa, l’inspecteur, un clone de Tom Bosley, nous questionna. Parlant pour deux, je pris mon meilleur profil de l’innocent que l’on croit sur parole et j’ai dit non à presque tout ce qu’il nous énumérait. « Ah ben non, ça on l’a pas fait ! Ça non plus ! Pas vu ! Non ! La sonnette ? Nan, pas fait ! » etc. C’était faux, on en avait fait au moins la moitié. Nos cahiers en témoignaient mais il ne les ouvrit même pas. L’inspecteur fut halluciné de mes « sincères » réponses, nous disant que ce n’était pas normal. Il nota tout ça et repartit dans son coin.
Le cours se termina et tous les élèves quittèrent la classe. Ce fut la dernière fois que vous vîmes Mme G. puisque nous sûmes dans la journée qu’elle avait fait une crise d’hystérie en apprenant qu’elle avait été recalée et non titularisée. D’ailleurs, sur les quelques semaines qu’il restait avant les grandes vacances, elle ne revint pas au collège, soignant sans doute ses petits nerfs. Comme ce fut doux.
Près de 30 ans plus tard, je reste persuadé d’avoir été l’artisan de sa chute et j’en éprouve encore aujourd’hui une grande fierté. S’acharner sur des faibles, c’est comme aller casser la gueule à un amish, on ne risque rien et c’est la plus grande lâcheté au monde. Ça mérite d’être puni. Et durement.


Les malfaisants

Catégorie noire, les malfaisants sont ces profs qui détruisent sciemment certains de leurs élèves et y prennent du plaisir. Ils font des victimes à chaque génération.

Mon premier prof malfaisant fut découvert à l’école primaire, en CM1. Mme R. brisa ma vision des institutrices que j’avais presque portée aux nues de par mon CP. C’est avec elle que le sens du mot « injustice » me fut révélé et que j’ai goûté pour la première fois à la haine envers un enseignant.
Mme R. était corrompue. Elle se faisait rincer par certains élèves à coups de fleurs et de chocolats, ce qui ne devait pas arranger son tour de hanches déjà fort volumineux… Ces cadeaux n’étaient pas spontanés. Les fayots qui les amenaient ne faisaient qu’exécuter ce que leurs parents, probablement anciens fayots eux-mêmes, leur disaient de faire. Je découvris avec le temps que ces gens-là étaient bien souvent délégués des parents d’élèves.
En plus d’être ouverte à la corruption passive, c’était également une instit’ lamentable. Son truc préféré était de nous faire faire de la copie tout l’après-midi. Nous prenions notre livre de l’année, « L’Île Rose », bouquin des années 20, grotesque au demeurant, et en avant pour des dizaines de pages à recopier, et EN SILENCE ! Pourquoi ? Pour rien. Enfin si, pour avoir la paix sans doute. Pendant ce temps-là, Mme R. reposait ses jambons ou corrigeait ses copies au lieu de le faire à la maison...
Elle distribuait également claques à la chaîne selon son bon vouloir. Nous étions au tout début des années 80 et, les châtiments corporels avaient beau être bannis depuis un certain temps, ça se pratiquait toujours plus ou moins même si nous étions assez loin de ce qu’avaient pu subir nos parents. J’y ai eu droit, comme la majorité des garçons de la classe d’ailleurs. Très rarement les filles. A la moindre déconnade, faute ou oubli, paf ! Elle avait une méthode bien à elle pour ça. Elle vous appelait à son bureau, prenait votre visage entre ses deux mains aux doigts boudinés, vous caressait les joues une fois ou deux puis les ouvraient en grand et les refermaient violemment dessus, comme on écrase une mouche. Plus que la douleur cuisante, c’était l’humiliation de se faire baffer comme ça devant tout le monde qui était la pire souffrance. J’appris bien des années plus tard, et de sources sures, que Mme R. était régulièrement dérouillée par son alcoolo de mari. Il lui arrivait même de se pointer le matin à l’école complètement bleue des coups reçus la veille. La voilà la raison pour laquelle elle nous cognait ! Il fallait qu’elle se venge de sa vie minable et des hommes en général. C’était sans doute plus facile de nous claquer le beignet que de quitter son bonhomme.
Mais pire que les copies usantes et stériles ou les baffes en stéréo, ce que je garderai comme le plus mauvais souvenir de cette instit’, c’est le fait qu’elle m’ait volé ma victoire.
Mi 82, une opération de la prévention routière se déroula dans notre école. Toutes les classes de CM1 étaient concernées. Il y aurait une sorte de test un matin sur le code de la route et le meilleur élève de chacune des classes testées se verra le droit de conduire sur un parcours, avec un accompagnateur, une voiture, une vraie ! J’étais au courant de tout ça depuis longtemps puisque le parcours se trouvait sur les allées juste en bas de chez moi. J’avais vu s’installer grand chapiteau et petites voitures, des Citroën Visa. Tout cela nous faisait saliver.


Le matin du test arriva vite. J’ai le souvenir de diapos présentées et de cases à cocher pour la réponse. Comme le code quoi !
Peut-être une semaine plus tard, les résultats tombèrent. Mme R. annonça que le meilleur élève de la classe sur ce test n’était autre que… moi ! J’en fus le premier surpris vu que je me situais dans la moyenne des élèves question notes et classement à la fin de l’année. Pas vraiment une tête donc. Mais là, j’étais bel et bien le N°1 avec un score de 29 points. La Visa était à moi. Je sentais déjà les pédales sous mes pieds et le volant dans mes petites mains. Hélas, c’était sans compter sur Mme R. Elle décida d’accorder arbitrairement 3 points de plus à l’élève classée seconde et qui avait fait 27 points. Cela porta son score à 30. Elle était devenue N°1, c’est elle qui conduirait la bagnole en bas de chez moi et je l’avais dans le cul. Imaginez mon désarroi.
Pourquoi 3 points de plus ? Parce que cette élève était l’une de ces fayottes qui approvisionnait très régulièrement Mme R. en bouquets et autres douceurs. Et sans être parano, je pense que cela lui faisait grandement plaisir de me priver de ma victoire. J’ai toujours eu le sentiment qu’elle me détestait, je n’ai jamais su pourquoi d’ailleurs. Je ne foutais même pas le bordel à ce moment là, croyant encore à toutes ces conneries de bonnes notes pour avoir plus tard « un bon travail et un bel avenir »… Sans doute que ma coupe au bol ne lui revenait pas. On était pourtant nombreux à en avoir une dans la classe…
Ce qui me sidère maintenant, c’est la passivité à laquelle j’ai réagi. Je n’ai rien dit, je ne crois même ne pas en avoir touché un mot à mes parents. La prof avait parlé, il n’y avait qu’à s’écraser. Sans doute que j’appliquais l’éducation de ma mère : « Ne rien dire pour ne pas se faire mal voir ! » Bref, se laisser marcher dessus en souriant… Mon adolescence explosive m’a sauvé là-dessus.
Je n’ai jamais oublié cette injustice, ni cette institutrice. Je l’ai revue dans une rue de ma ville voilà près de 20 ans de cela et nous nous sommes bien reconnus lorsque nos yeux se sont croisés. La haine était intacte des deux côtés. Je me suis toujours promis que le jour où j’apprendrais son décès, je me ferai un bon gueuleton.


Mme D. était une prof de maths. Je l’avais en soutien d’une heure un lundi matin sur deux en 6e. C’est un de mes pires souvenirs d’école. Le meilleur moment avec elle, c’est lorsque je quittais son cours et que je me disais que je ne la reverrai que dans deux semaines. Une délivrance. J’avais sauvé ma peau. Mais le temps passe vite et le lundi fatidique revenait toujours bien trop rapidement. Comme je l’avais en première heure pour entamer la semaine, la machine à angoisse démarrait dès le dimanche soir. Je sentais un ciseau glacé me découper les tripes.
Je me revois en hiver, tôt, le jour pas encore levé, marchant sous la lumière orange blafarde des alignements de réverbères pour me rendre à l’école. Résigné, les yeux baissés, je voyais mon ombre s’étirer au fur et à mesure que j’avançais pour s’effacer puis se dédoubler dès que je passais sous un autre néon public. J’avais l’impression que mon âme me quittait. Je me sentais en danger de mort, littéralement. C’était comme si je montais à l’échafaud. D’ailleurs, c’était ça. Tous les 15 jours, j’étais condamné à la peine capitale, j’attendais mon exécution pendant une semaine et le lundi suivant, j’étais guillotiné.
Mme D. amplifiait sa laideur naturelle par un look de bibliothécaire des années 70. Une queue de cheval attachant des cheveux gras et ternes, de grosses lunettes, des chemisiers ou T-shirts blancs informes pas repassés, parfois tachés, des jupes noires tentant de cacher un cul de percheron, et une tronche jamais maquillée où l’humour, et probablement l’amour, étaient totalement absents.
Son plaisir était de harceler les nuls en maths et de les faire chuter avec des questions-piège. Le genre, combien de fois X est-il contenu dans Y ? Etant infoutu de répondre à ce genre de truc, j’étais rabaissé devant tout le monde et régulièrement puni. Ses punitions consistaient à des copies de tables de multiplication.

- Tu me copieras 100 fois la table des 7 pour la semaine prochaine ! Comme ça, peut-être que tu la sauras !

Ça c’est de la pédagogie ! Quasiment à chaque cours, j’y avais droit. De retour chez moi, je copiais ça machinalement, tristement. Encore aujourd’hui, j’ai du mal à savoir si 7x7 font 49 ou 56…
Mais le fait que je perdais mon temps de libre, tout en me chopant des crampes à la main, à écrire sur les tables ne suffisait sans doute pas à son bonheur et elle passa au stade supérieur en me collant claques derrière la tête et autres arrachages de poils. Vous savez, les pattes devant les oreilles. On les chope à la racine avec le pouce et l’index et on tire vers le haut. Ça fait TRES mal ça. Elle me la fait plusieurs fois. Je gueulais de douleur et ça semblait lui faire du bien. Il était clair que cette bonne femme avait d’énormes problèmes. Ce serait aujourd’hui, parité oblige, je lui casserai la gueule comme si c’était un homme, mais je n’avais que 10 ans et demi, je sortais tout juste de l’école primaire et n’étais pas prêt à affronter quelqu’un d’aussi mauvais.
Tout cela date de 1983/84, et malgré le peu de cours que j’ai eu avec elle, je n’ai jamais oublié cette pourriture et le mal qu’elle m’a fait. Elle contribua à ma haine absolue et éternelle des maths, matière (fécale) synonyme de tourments, de souffrances et d’humiliations permanentes pour moi. J’espère qu’elle est morte depuis, d‘une maladie bien méchante et qu’elle a longuement souffert avant d’y passer. Et je suis soft là.



Mme M. était une prof de sport. Une bonne quarantaine d’années, un casque de cheveux blonds décolorés, une tronche de canne, un cou de poulet, affublée du même jogging intégral toute l’année, un truc semblant tricoté main, vert kaki quand je l’ai connue puis beige à la fin de ma scolarité dans ce collège, cette enseignante était aussi sportive que moi. Un après-midi qu’elle nous sommait de grimper à la corde lisse, en nous disant que c’était facile et que nous étions tous des faignants, un couillu de la classe lui demanda de montrer l’exemple. Elle répliqua sèchement qu’elle avait arrêté depuis longtemps « de jouer les clowns devant les élèves ! » Texto. Désolé mémère mais avec un tel jogging, tu es un clown toute l’année !
Son truc favori était de nous faire faire de l’endurance. Vous savez, courir en rond dans la cour comme des idiots jusqu’à épuisement total. Très utile pour avoir quasiment une heure de repos pour elle ! Nous en sortions crevés et tout transpirant. Je détestais ça. Ce qui fait que je me cachais derrière un arbre ou marchais le plus souvent, et je me ramassais des sales notes. Mais qu’importe ! Mes parents s’en foutaient du sport et je préférais ça plutôt que de puer la sueur ensuite. Quand nous débutions la matinée par « EPS » comme on disait à l’époque (Education Physique et Sportive), le reste de la journée était difficile, encore plus pour ceux qui ne rentraient pas le midi.
Le seul sport pratiqué par Mme M. était la chasse aux pétasses qui fumaient dans les vestiaires. Une tradition adolescente pourtant. Elle distribuait heures de colle et autres mots sur le carnet de correspondance à toutes celles qui se faisaient prendre en flag’. Ça ne devait pas être simple à expliquer le soir à ses parents ça… Un jour pourtant, avec une camarade, nous pénétrions dans sa loge pour lui ramener le carnet d’absence qu’elle avait oublié de signer le cours d’avant et nous la vîmes en train de fumer une blonde avec, juste au-dessus de sa tête, un panneau « DEFENSE DE FUMER ». Le contraste était saisissant. Elle comprit que, comme ses poumons, elle venait de se faire griller et tenta d’éteindre l’incendie en écrasant de suite sa clope dans un petit cendrier en verre qu’elle avait sans doute ramené, tout en disant piteusement : « Je ne devrai pas fumer ici… » J’aurais dû exploiter ça à l’époque mais c’était lors de ma première 5e. Elle me fichait plus ou moins la paix. Redoublant, je la retrouvais l’année suivante, en prof principale en plus, et c’est là qu’elle fît de moi sa cible prioritaire.


Le gosse apeuré que j’étais en 6e s’était blindé. Je faisais ma crise d’adolescence avec fureur. J’étais devenu ce genre d’élève qui répondait aux profs en utilisant l’humour, l’ironie et le sarcasme. Je les prenais carrément pour des cons en souriant. Ça les rendait encore plus dingues que de les insulter pour de bon. Exemple. Un jour, avec cette prof, elle nous distribua des feuilles pour inscrire nos scores après quelques épreuves ou je ne sais plus quoi. Il fallait mettre son nom et prénom en haut. D’humeur comique ce jour là, j’inscrivis simplement : « moi » dans la case. Quand elle releva les feuilles et qu’elle les passa en revue, elle demanda, pas contente, qui avait écrit : « moi ». Je levais la main et dis : « Moi ! » Toute la classe éclata de rire, mais pas la prof. C’est avec ce genre de nazerie, multipliée à l’infini, que je devins son homme à abattre. Comme elle me l’avait dit : « Jamais tu ne passeras en 4e ! » Elle en faisait une affaire personnelle et, en tant que prof principale, elle avait de solides arguments pour me dégager et me faire entreprendre ainsi un merveilleux CAP, CPPN, CPA et autres 4e technologique, toutes ces voies de garage ne menant à rien, qui ont détruit des avenirs d’élèves avant l’heure, et dont le seul but était d’alléger les collèges et de les débarrasser des fouteurs de merde mais aussi des rêveurs et autres semi-autistes.
Il ne faut pas croire que j’étais le seul à subir son prosélytisme là-dessus. D’autres y eurent droit également et dans les mêmes proportions. A croire qu’elle touchait sur chaque conversion ! Cela marcha chez certains, comme pour S., une fille de la classe. Mme M. lui rabâchait sans arrêt que ses notes étaient trop faibles pour passer en 4e et que c’était pour elle la meilleure solution. A force de taper sur un clou, il finit par rentrer. S. se laissa convaincre et, avant même la fin du 3e trimestre, elle entreprit les démarches pour se lancer dans un CAP dès l’année suivante. Pour elle, son sort était réglé. Mais d’autres faisaient encore de la résistance. Pour moi, ces orientations étaient synonymes d’échec scolaire total. Je savais qu’on y envoyait que les cassos. Il était hors de question pour moi d’aller là-dedans. J’aurais préféré encore tripler. Devant mon refus, la pression se fit encore plus grande. La phrase préférée de Mme M. sur mes trimestres était : « Songez à votre avenir ! ». Ça sentait mauvais. Il fallait réagir.


Le 3e trimestre se terminait et je m’étais réveillé les dernières semaines question boulot. Le bilan était là, j’avais la moyenne quasiment dans chaque matière. Armé de ces presque bonnes notes, et protégé par ma prof de français qui croyait en moi et m'encourageait, je pus échapper au sort peu enviable que Mme M. m’avait réservé dès le début de l’année.
Nous étions en fin d’après-midi, le conseil de classe venait tout juste de se terminer et le stress était intense pour moi, mon avenir se jouait là. C’est justement ma prof de français qui m’annonça la bonne nouvelle en sortant du collège et ce fut comme de mettre une soupape à une cocotte-minute sur le feu depuis des heures. Un soulagement incroyable. La raccompagnant jusqu’à sa voiture, une Renault 5 orange toute pourrie, je la questionnais sur la réaction de Mme M. lorsqu’elle sut que, malgré tous ses efforts pour m’en empêcher, je passais tout de même.

- Olalala, elle n’était vraiment pas joice !

Je l’avais vaincue. DTC vieille salope !
Rentrant finalement à la maison, afin d’annoncer la nouvelle à ma mère qui devait stresser autant que moi, je vis S. recroquevillée dans un coin. Elle pleurait à chaudes larmes et se faisait réconforter par ses copines. J’appris que Mme M. venait de lui dire que, finalement, ses notes auraient été suffisantes pour la faire passer en 4e. Si ce n’est pas de la dégueulasserie pure ça…

DANS MA CHAMBRE (L'ANTRE DU DEMON)

Je le sais bien, les ados passent tous par une phase de quasi hibernation sociale. Ils vivent dans leur chambre. En sortir est un supplice. Je le sais. Je l’ai vécu. Je devais résister aux pressions maternelles :
- Viens mettre la table (ouais, j’arrive ….d’ici un an ou deux !) ;

- Faut penser à débarrasser la table avant de remonter dans ta chambre (à croire que c’était mon but dans la vie de poser et d’enlever des couverts) ;

- Il est l’heure de te lever (la pire phrase qu’on ait inventée) ;

- Sors un peu de ta chambre, regarde comme il fait beau (oui et ????) ;

- Va falloir ouvrir le velux, on va faire le ménage (tous les signaux d’alerte sont au rouge) ;

- Veux-tu descendre, on a de la visite (pitié, va falloir que je sois aimable) ;

- Éteins la musique et prépare-toi, on va faire les courses (hourra, youpi, encore) ;

- Viens voir, y’a Lady Di à la télé (bon là ok je voulais bien descendre, faut pas déconner)….


Mon but dans la vie c’était de :

- Me lever le plus tard possible ;

- Traîner en pyjama ou chemise de nuit ou vieux t-shirt informe ;

- Écouter de la musique / faire des compilations ;

- Causer aux copines au téléphone en tirant une rallonge de fil téléphonique de 250 mètres ;

- Descendre dans la cuisine quand personne n’y était ;

- En remonter des paquets de gâteaux, des crèmes desserts, des plaquettes de chocolat ;

- Relire Ok, Podium ou tout magazine du genre pour le 200ième fois ;

- Découper les stars les plus cools pour les coller sur mes murs ;

- Coller les stars moins cools sur les courriers pour les copines ;

- Coller les stars ultra cools sur les couvertures de mes cahiers ou classeurs ;


- Chanter dans le micro relié à la chaîne Hifi de ma chambre pour réenregistrer tous les albums de ma discothèque ;

- Ré écouter les K7 et me dire que j’allais les brûler dans le jardin ;

- Me dire que nan en fait, j’allais les garder pour ma copine que j’adore ;

- Faire des compilations K7 moitié enregistrements de disques / moitié morceaux topés sur la radio et donc jamais en entier ;

- Faire le DJ dessus avec mon micro pour tenter de cacher que j’avais que la moitié de la chanson ;

- Faire des K7 de slows pour les copines et décorer soigneusement les jaquettes avec les cœurs et des loves partout en rose et mauve et turquoise ;

- Sortir tous les vêtements de l’armoire et tout essayer ;

- Tout remettre en merdouille ou pas du tout ;

- Faire ma valise pour le Choupikistan quand ma mère découvrait ce que j’avais fait de son beau tas de linge lavé et repassé ;

- Une fois habillée à la cool, passer dans la salle de bains et piquer du maquillage à ma mère ;

- Tenter un maquillage léger et frais façon Boy George et décider que le jaune et le vert me vont moyennement au teint ;


- Faire une 2ème valise pour le Choupikistan quand ma mère trouvait son crayon à lèvres réduit de moitié et la mine cassée ;

- Chourer la vieille bouteille de Petrol Hahn dans le placard et me la renverser sur la tête pour créer des épis comme Paul Young ;

- Passer une heure sous la douche avec le cuir chevelu en feu parce que la bouteille devait être là depuis la chute du Saint Empire Romain ;

- Manger en une fois toutes les réserves de chocolats/gâteaux parce qu’on a une petite faim ;

- Demander la nationalité Choupikistanière quand ma mère s’apercevait que le lit était couvert de miettes et de morceaux de chocolat collés dans les draps fraîchement lavés repassés ;

- Mettre sous verre des cartes postales de couchers ou levers de soleil sous les tropiques ;

- Écrire aux copines du camping qu’on ne reverra jamais mais à qui on jure fidélité d’amitié éternelle ;
- Se vautrer sur la couette pour regarder la télé sur le vieux poste avec les antennes en métal qu’on doit tourner dans tous les sens pour avoir l’image parce que même si la qualité d’image et de son est pourrie, c’est mieux que de regarder la télé avec les parents ;

- Mettre Wham ! et danser dans la chambre jusqu’à ce que ma mère arrive en bas de l’escalier et braille que ça suffit ce boucan et que le plafond va leur arriver sur la tête ;

- Faire les devoirs en commençant par soigner la copie double grands carreaux et la laisser en plan au bout de 10 minutes parce qu’on a bien le temps de rendre ce devoir et qu’on a envie de réécouter la K7 de Bob Marley ;


- Dire à sa mère que oui c’est du reggae qui braille dans la chambre mais que, oui, on a fini les devoirs et que, nan, c’est pas la peine de beugler et encore moins de venir voir où on en est des devoirs inscrits sur le cahier de texte ;

- Tenter désespérément de trouver une excuse pour ne pas aller au déjeuner des amis des parents ;

- Parce qu’on va se faire chier ;

- Parce qu’il est hors de question qu’on mette le kilt et le chemisier à col Claudine ;

- Non, on mettra pas les chaussures vernies non plus ;

- Oui on a les cheveux collés par le Petrol Hahn de la veille et non ce n’est pas une raison pour mettre des rouleaux et faire une belle mise en plis ;

- En effet, coiffure punk et chemisier ne vont pas ensemble mais ça tombe bien on va mettre un slim noir et un pull informe ;

- Finir par aller au déjeuner avec un serre-tête en velours noir dans les cheveux pour plaquer les épis et décider qu’on est prête à mourir si on croise une connaissance ;

- Lire le soir jusqu’à l’heure autorisée puis continuer à lire sous les draps avec la lampe de poche ;

- Ne pas imaginer une seconde qu’un jour on vivra hors de cette chambre.

DEPECHE MODE - THE SINGLES 81-85

01 - Dreaming Of Me. 02 - New Life. 03 - Just Can't Get Enough. 04 - See You. 05 - The Meaning Of Love. 06 - Leave In Silence. 07 - Get The Balance Right. 08 - Everything Counts. 09 - Love In Itself. 10 - People Are People. 11 - Master And Servant. 12 - Blasphemous Rumours. 13 - Somebody. 14 - Shake The Disease. 15 - It's Called A Heart. 16 - Photographic (Some Bizarre version). 17 - Just Can't Get Enough (schizo mix).

Première compilation du groupe, sortie en plein succès et à vertu éducative, histoire de faire découvrir aux nouveaux fans les premiers morceaux du groupe et de se faire accessoirement encore plus de blé. Son achat demeure tout de même indispensable pour les quatre singles jamais sortis en album, à savoir leur tout premier, Dreaming Of Me, puis Get The Balance Right (chanson commandée et détestée par Martin), It’s Called A Heart (merde commerciale pour tout le groupe mais que je ne peux oublier…) et l’incroyable Shake The Disease qui me transporta durant tout l'été 85. Une nouvelle version de cette compilation, sortie en 1998, ajoute deux titres sans grand intérêt: Photographic (Some Bizarre version) et Just Can't Get Enough (schizo mix).


A noter qu'une version américaine de cette compilation, baptisée Catching Up With Depeche Mode, est facilement trouvable par chez nous mais lèse le consommateur sur les chansons avec la disparition de Get The Balance Right et The Meaning Of Love et prétend compenser ça avec les faces B fadasses de Shake The Disease et It's Called A Heart (respectivement Flexible ou Fly On The Windscreen). A éviter.

VIVE LE VENT, VIVE LE VENT, VIVE LE VENT D’HIVEEEEEEEEEEEEERRRRRRRRRRR…

On se rapproche de ce qui fut, tous les ans, la période la plus importante de ma vie de gamine : Noël ! Il me faut donc vous en causer.
J’attendais ça avec impatience. J’en trépignais même. Je savais que dès le premier week-end des vacances scolaires, on allait charger la voiture (avec ma mère, on n’était jamais déçus et le directeur du cirque Barnum pouvait aller se rhabiller question bagages et bordels en sacs), embarquer le clébard, préparer le sac à pique-nique (sandwiches pâté de foie, œuf dur, gâteaux secs et chips des fois qu’on tombe dans une congère et qu’on doive tenir huit jours sans aide extérieure) et fermer la maison en vérifiant bien qu’on n’avait rien oublié.
J’embarquais mon sac à Barbie et ma mère embarquait le sac à vomi. Parce qu’évidemment, j’étais malade en voiture. Du coup, on voyageait de nuit dans l’espoir que j’allais pioncer et que j’en oublierais d’être malade. Le jour où on a inventé le cachet qui empêche d’envoyer des gerbes partout dans la voiture fut un jour faste.


On arrivait donc de nuit. Dans un petit quartier tranquille d’une petite ville tranquille de l’Est de la France. Notre arrivée ne passait pas inaperçue vue que les chiens de mes grands-parents se mettaient à hurler, que notre toutou leur répondait, que les chiens du quartier s’y mettaient à leur tour, que mon grand-mère beuglait que « non de dieu on allait réveiller tous les voisins », que ma grand-mère braillait à mon grand-mère qu’on n’avait pas idée de crier pareillement, que mon père ronchonnait qu’il en avait plein les pattes d’avoir roulé de nuit et que c’était pas pour tomber dans un bordel pareil et tout se concluait par des gaufres.
Une fois les chiens de la maison calmés et ceux des voisins tirés au fusil à lunette, on pouvait enfin se poser dans le salon et procéder au rituel de la maison : la présentation des gaufres. Ma grand-mère nous installait autour de la table et posait au centre du meuble une assiette couverte d’alu qui faisait au bas mot 3 mètres de haut. Elle sortait les pots de confiture fraise et abricot et le sucre en poudre. Mon père attaquait la pile et ma mère entreprenait de me coucher dans la petite chambre, dans le lit de camp. J’entreprenais de lui dire que moi aussi je voulais des gaufres et que je voulais aller à table. Il faut dire qu’après avoir vomi pendant tout le trajet, j’avais un peu l’estomac vide. On se retrouvait donc à deux heures du matin à manger des gaufres parfois accompagnées de café au lait. Ensuite, on allait se coucher et on se disait très vite qu’on avait trop mangé et qu’on n’allait pas digérer. Un repas voire une collation où on ne mange pas à s’en faire vomir, ça ne vaut pas le coup !


Le lendemain, je me levais et je pouvais enfin profiter du paysage. Il y avait de la neige. Partout. On voyait les petites traces de pattes des oiseaux et c’était tout. Il faisait une chaleur infernale dans la maison et on ouvrait vite les fenêtres des chambres pour bien aérer. C’était le moment de prier Sainte Pleurésie qu’elle veuille bien nous oublier.
J’enfilais mes chaussons-chaussettes, ma robe de chambre en machin matelassé et je filais vers le salon. Et là, vous n’y croirez pas : on déjeunait ! On avait ressorti les gaufres qui restaient (y’en avait pas lourd faut dire), on avait rempli les bols de café au lait et posé sur la table le pâté de tête et le camembert. Comment voulez-vous démarrer une journée sans tartines beurre-camembert plongées dans le café au lait ? Je fais mon coming-out, je n’ai jamais pu déjeuner comme ça. Je voulais bien de la gaufre mais pas du reste !

On devait ensuite tirer au sort qui irait en premier à la salle de bains vu que les toilettes s’y trouvaient aussi et que ça provoquait une émeute si on avait dans l’idée d’y rester plus de 2 minutes montre en main. Moi, je m’en foutais un peu, j’aimais ça traîner en robe de chambre à jouer avec mes poupées, retrouver les bouquins laissés lors du séjour précédent, attendre les cousins et surtout zyeuter l’emplacement. Le seul et l’unique. Celui du sapin de Noël. Ma grand-mère attendait toujours que moi et mes cousins soyons là pour le monter afin que tout le monde participe. C’était comme de juste un sapin en faux (un vrai n’aurait pas tenu dans une atmosphère à 58°) et on avait hâte d’y accrocher les guirlandes un peu déplumées par des années d’usage, les décorations super fragiles et l’étoile tout en haut.
Une fois le sapin monté, ça voulait dire que les cadeaux s’annonçaient. On se chamaillait, on se foutait sur la margoule, le sapin tanguait, mon grand-père frisait l’attaque d’apoplexie parce qu’on l’empêchait de suivre l’arrivée du tiercé, c’était chouette.
Finalement, j’étais envoyée dans la salle de bains, j’enfilais le sous-pull acrylique bleu pétrole qui gratte, le pull sans manche orange à col en V, le pantalon en velours côtelé, les moon boots, le bonnet ou la cagoule honnie, le vilain blouson de ski corail/gris, les gants bleu marine et hop, dehors. On déboulait dans le jardin pour faire un bonhomme de neige et s’envoyer des briques de neige dans la tronche. Non vraiment c’était chouette.


Vers 11 heures, tout le quartier entrait en transes parce qu’on entendait deux cornes de brume qui immédiatement tout de suite faisaient sortir les bonnes dames de leur foyer avec le même porte-monnaie noir à la main, celui qui se ferme par deux trucs dorés qui se claquent et comporte au fond une fermeture éclair qui donne accès au réservoir à billets pliés en quatre. Se succédaient donc le boulanger et le boucher, tous deux en tube Citroën aménagé. Il stoppait au milieu de la route. Le conducteur passait à l’arrière et ouvrait l’auvent de la porte du fond ou du côté. On achetait donc son pain et si c’était un jour faste des religieuses ou des glands. Des fois on osait le baba au rhum mais ça faisait « osé ».
Le boucher, lui, proposait des trucs sympas (terrines, pâtés, quiches, gnocchis) ou qu’il était hors de question que j’ingurgite (steaks, tranche de foie, côte de porc). C’était chouette de voir les dames mettre un fichu sur la tête, des bottes fourrées aux pieds et un châle sur les épaules en se jetant de loin des « B'jour, madame Berlingot, dites donc kesski fait froid ! » (c’est vrai que pour un mois de décembre de ce coin reculé de l’Est de la France, c’était vachement un scoop).

On rentrait tout ça à la maison et en deux temps trois mouvements, c’était déjà l’heure du déjeuner. Un truc rapide et léger. Pâté de tête maison fait par mon grand-père et plateau de crudités, steak grillé, patates sautées, salade verte, fromages et gâteau à l’ananas caramélisé. Pour une raison qui m’échappait totalement, après ça, les hommes pionçaient allègrement et les femmes s’installaient sur le canapé pour bavasser en gloussant. Et nous, on repartait à l’attaque du bonhomme de neige et on tentait de convaincre le chien de se laisser mettre en laisse pour nous traîner sur le skateboard dans la neige. Les jours passaient sur le même rythme et on arrivait enfin au 24 décembre !
Dès le matin, on s’affairait en cuisine du côté des femmes, les hommes évitaient de traîner dans leurs pattes et partaient se balader ou allaient chercher le pain et les gâteaux au centre-ville (15 baguettes, 12 pains de seigle pour les huîtres, 8 brioches et autant de gâteaux-bûches pour dix personnes ….. des fois qu’on manque). Nous on se mettait en planque pour regarder le ciel. La lumière rouge qui annonçait le balisage du ciel pour la venue du Père Noël. Bon, en fait, le clignotant rouge de l’antenne géante de la gendarmerie mais personne n’avait jugé utile de nous détromper.


Les femmes tentaient de dire aux hommes de se raser et de mettre un beau pull. Les hommes disaient que « bordel, c’est les vacances » et que donc y’avait pas moyen même si VGE devait venir dîner ce soir. Les femmes, elles, mettaient quand même un chemisier et se refaisaient la mise en plis. On achetait une bombe de laque pailletée argent et on s’en foutait partout. Mes cousins avaient droit au smoking et à la chemise à jabot (rire sardonique de la gamine d’alors qui a gardé les photos en lieu sûr). Et on se mettait à table !
On attaquait avec des petits canapés qu’on avait commencé à tartiner vers 16h00 pour grignoter avec l’apéro en alternant avec des saucisses Jean Caby. On arrivait à l’heure du dîner et plus personne n’avait faim. On était donc prêts à attaquer l’entrée : coquilles saint Jacques avec le dessus gratiné et escargots farcis. On enquillait sur du rosbif avec des pommes dauphine et la salade verte, ceux qui chouinaient parce que la viande c’est une gentille bête qu’on a tuée avaient du boudin blanc (comme chacun sait issu d’une plante qui devait pousser dans le jardin) !
Y’avait toujours un plateau de charcuterie qui trouvait le chemin de la table quel que soit le menu et qui n’allait nulle part sans son frère jumeau le plateau de fromages. On ne s’avisait pas de finir un repas aussi raisonnable sans une portion de bûche à la crème au beurre dont tout le monde s’accordait à dire qu’elle était écoeurante (raison pour laquelle sans doute on en rachetait tous les ans) et qui du coup, devait être suivie, pour digérer, d’une portion de bûche glacée.

Tout ça nous menait à minuit facile et on nous annonçait qu’il allait falloir qu’on aille se coucher parce que le Père Noël n’allait pas tarder à passer. On était excités comme des puces, gavés de sucreries, on s’était déjà battus trois fois au moins, on avait essayé de se planter dans l’œil les petits personnages à la hache qui décorent la bûche….tu penses si on avait envie d’aller pioncer ! On allait d’abord coucher le plus petit d’entre nous. On nous foutait ensuite au lit. On attendait qu’il s’endorme, on se relevait et on allait dans sa chambre, plongée dans le noir, se mettre à hululer et à dire que le monstre allait le manger. Assez bizarrement, il se mettait à hurler et à appeler sa mère qui arrivait en nous promettant que ça allait barder si on avait encore foutu la trouille au petiot. Boauhhhhhhhhh …tout d’suite !
Finalement, tout le monde prenait sa marmaille sous le bras et repartait à la maison vers 2 heures du matin. J’étais donc couchée vers 2h et à partir de ce moment, toutes les 30 minutes, je disais « Ayé ? il est passé le Père Noël ? ». A 4h30 environ, mon père menaçant de me passer dans le broyeur à viande, ma mère se levait et ma grand-mère attendait déjà devant le sapin (laquelle des trois était la plus énervée ?). Je me ruais dans le salon et je me jetais sur les cadeaux. Tous les cadeaux. On me rappelait alors que tout n’était pas pour moi et c’était une salement mauvaise nouvelle… Tous les cadeaux avaient une étiquette en carton pliée en deux avec une ficelle qu’on scotchait sur un coin du cadeau. Il fallait donc chercher son prénom. Et l’ouverture prenait deux secondes tandis qu’on me demandait d’épargner le papier cadeau qui pouvait resservir ! Non mais pis quoi encore ! Il fallait tout de suite savoir ! Parce que là-dedans il y avait forcément une Barbie ou sa cuisine ou sa piscine ou sa maison et que ça ne pouvait plus attendre !
Les cousins devaient être équipés d’un radar détecteur spécial ouverture de paquet parce qu’ils arrivaient dans la foulée avec leurs jouets. Han ! Ça me plaisait bien aussi ces machins de garçons. Le bidule format Big Jim Alcor et son équivalent Actarus avec des costumes peints sur le corps …ouh là ! Là, je les ai drôlement enviés ! L’Action Joe avec ses cheveux en moquette, il aurait fait un sacré copain pour ma Barbie plutôt que ce freluquet de Ken.
Les hommes s’occupaient des bidules à piles pour les gamins et moi j’avais ma cousine adorée pour monter mes trucs Barbie d’après une notice de 12 pages rédigée en malgache. Elle était d’une patience qui égalait mon incapacité à monter ces machins tarabiscotés. Je les voulais tout de suite maintenant prêts à jouer ! Et qui n’a jamais monté la piscine Barbie de 1977 ne peut imaginer la torture mentale que ça représente ….


C’était sûrement la seule journée des vacances où on ne nous entendait pas. On ne se foutait pas de peignées, on ne bramait pas, on ne cassait pas les verres de lampes à huile posées sur un meuble du salon (quelle idée)… mais la trêve était de courte durée. Dès le lendemain, on avait déjà perdu la moitié des petits accessoires, foutu une beigne ou deux, mené le grand-père aux limites du break-out mental. On était redevenus nous-mêmes. On était prêts à garder précieusement tous ces souvenirs en tête. Rien qu’en fermant les yeux, j’y suis à nouveau. Tiens, je vais aller m’acheter une Barbie en sortant du boulot….